‹ L'Afrique sauvageChapitre 20 sur 196 · TERRIBLE GENRE DE MONOMANIE · texte numérisé non relu

TERRIBLE GENRE DE MONOMANIE

l'attitude en état de captivité, celui-ci montrait le caractère le plus vioient et le plus indisciplinable. Il essayait de mordre tous ceux qui l'approchaient ; il fallut s'assurer de lui au moyen d’une fourche qui lui serrait la nuque. Cette manière de se rendre maître de l'animal est on ne peut plus contraire au but qu'on se propose s’il s’agit de le conserver en vie et de l’apprivoiser; mais, dans ces pays barbares, nous n'avions pas les matériaux nécessaires pour construire une cage solide. Le mal et l’irritation que cette fourche causait à mon prisonnier finirent, dans la suite, par déterminer sa mort. Comme j'avais encore l'intention de chasser, je laissai l'animal à la garde d’Akondongo, jusqu'à ce que celui-ci trouvât une occasion de me l'envoyer au Fernand-Vaz.

Je ne puis me dispenser d'exposer ici un bien étrange phénomène, c'est l’horrible cas de monomanie auquel sont quelquefois sujets ces peuples sauvages. Akondongo me l’a raconté avec tant de détails, et les autres nègres m'ont si bien confirmé son récit, que je suis bien forcé d’en admettre les principales circonstances.

Donc, le pauvre Akondongo me raconta qu'il avait éprouvé de cruels chagrins à une certaine époque : un léopard ayant tué deux de ses hommes, il avait encouru plusieurs palabres pour tirer vengeance de ces deux morts.

Ne sachant trop ce qu'il voulait dire, Je lui répondis : « Que ne tendiez-vous un piége au léopard ? » A quoi il répliqua, à mon grand étonnement : « Le léopard n'était pas de l'espèce que vous crovez : C'était un homme qui s'était changé en léopard, et qui ensuite était redevenu un homme. — Akondongo, repris-je, je ne croirai Jamais à un pareil conte. Comment un homme pourrait-il se métamorphoser en léopard? » II m'assura que le fait était vrai. et il me raconta l'histoire suivante :

« Pendant qu'il était dans les bois avec ses sujets, pour la récolte du caoutchouc, un d’entre eux disparut, et, malgré toutes les recherches, on ne retrouva qu'une mare de sang. Le jour suivant, autre disparition et nouvelles recherches, qui n’aboutirent aussi qu'à la découverte d’une quantité de sang plus grande encore. Tout le peuple prit l'alarme, et l’on envoya chercher un grand docteur : on

lui fit boire le mboudou ‘, et on le somma d’'éclaircir le mystère de cette double mort. |

« Ce docteur, à la grande stupéfaction de l'assemblée saisie d'horreur, déclara que c'était Akosho, le propre neveu et l'héritier d'Akondogo, qui avait tué les deux hommes. On fit venir Akosho ; les chefs l’interrogèrent, et l'accusé avoua qu'il avait en effet commis les deux meurtres, mais qu'il n'avait pu faire autrement, ayant été changé en léopard, et la soif du sang s'étant emparée de lui; puis après chacun de ces meurtres, il était revenu à sa condition d'homme. Akondogo aimait tant ce jeune homme qu'il refusa de croire à ses propres aveux, si bien que celui-ci fut obligé de le mener à l'endroit de la forêt où gisaient les corps des deux victimes, l’un ayant la tête séparée du tronc, et l’autre ayant le ventre ouvert. Sur ces témoignages, Akondogo donna ordre de l'arrêter. On garrotta ce malheureux, on le ramena au village; puis on l’attacha à une poutre dans une position horizontale, et on le brüla à petit feu, devant tout le peuple rangé en cercle, jusqu'à ce qu'il expirât. »

Je dois le dire, le dénoùment de cette histoire m'avait pénétré d'horreur. Je frémissais, prêt à maudire une race d’hommes capable de commettre de si sauvages atrocités. Mais une enquête faite avec soin m'apprit qu’en effet Akosho avait tué les deux hommes et que c'était chez lui un cas de monomanie. La croyance superstitieuse de ces cerveaux malades à la métamorphose possible des hommes en léopards, croyance dont ces Africains sont imbus dès leur plus tendre enfance, est probablement la cause déterminante des meurtres commis sous cette fatale influence. Le jeune homme luimême, aussi bien qu'Akondogo et tout son peuple, croyait réellement avoir été changé en léopard. L’affreux supplice qu'on lui fit endurer avait pour but d’abord de punir la sorcellerie, et ensuite d'empêcher cet halluciné d'accomplir d’autres forfaits du même genre ; car, disait-

on, l'esprit de sorcellerie était en lui.

Les gens du pays n'ignoraient pas combien j'avais envie de me procurer des gorilles vivants; ils savaient aussi que j'en donnerais

1. Épreuve du poison dont il est question dans l'Afrique équatoriale, p. 288 et 289.

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