‹ L'Afrique sauvageChapitre 21 sur 196 · GORILLE PRIS VIVANT · texte numérisé non relu

GORILLE PRIS VIVANT

un bon prix; il n’en fallait pas davantage pour qu'ils redoublassent d'efforts en vue de me satisfaire. J'en eus bientôt la preuve.

Un jour que je dinais tranquillement avec le capitaine Holter de la Cambria, récemment arrivé d'Europe, un de mes hommes vint m'apporter une saisissante nouvelle. On m'amenait trois gorilles vivants, dont un parvenu à sa plus haute croissance. Je n’attendis pas longtemps. Ils entrèrent; c'était d’abord une grande femelle adulte, dont on avait lié les pieds et les mains, puis une petite femelle, qui poussait des cris aigus à côté de sa mère, et enfin un jeune mâle vigoureux, garrotté aussi fort solidement. Les nègres s'étaient assurés de la femelle en l’assujettissant par des cordes à un gros bâton qui maintenait les poignets et les chevilles, de sorte qu'elle ne pouvait même essayer de rompre les cordes avec ses dents. Une demi-obscurité régnait dans la chambre, et la scène dont J'étais témoin avait un aspect sauvage et fantastique que je n'oublierai Jamais. Les contorsions démoniaques de ce trio de calibans. dont l’un se débattait dans les convulsions de la douleur, car la mère était grièvement blessée, n'étaient éclairées que par la lueur rougeûtre des torches du pays. Une pensée me frappa : Que n'eussé-je pas donné pour être à Londres avec ce groupe de monstres, seulement pendant quelques jours !

Je me rendis maître du jeune mäle au moyen d’une chaîne que J'avais toute prête, et je lui donnai le nom de Tom. Nous déliâmes ensuite ses pieds et ses mains. Pour premier signe de reconnaissance, il s'élança sur moi en hurlant de toutes ses forces. Heureusement la chaine était solide, et plus tard je pris bien garde de ne pas me trouver à sa portée. Quant à la mère, elle était dans un piteux état. Elle avait un bras cassé et une blessure à la poitrine, sans compter de terribles contusions à la tête. On l’entendit toute la nuit gémir tour à tour et pousser des rugissements, arrachés par la douleur et la rage.

Je remarquai le lendemain, et plus tard aussi en mainte occasion, que le jeune et vigoureux mâle avait coutume. lorsqu'il avait pris son élan et manqué son coup, de se retirer bien vite en arrière; pareil en cela au grand gorille mâle, lorsqu'on le rencontre dans ses forêts natales. Si on l'attaque. il s'élance avec fureur sur son ennemi,

lui brise un membre ou lui déchire les entrailles et bat ensuite en retraite, laissant sa victime sur la place.

La femelle blessée mourut le jour suivant. Ses gémissements, qui avaient redoublé dans la matinée, devinrent de moins en moins distincts à mesure que la vie l’abandonnait. Sa mort, toute pareille à celle d’une créature humaine, m'affligea plus que je ne laurais cru possible, La petite se cramponnait à son sein et cherchait à lui tirer du lait même après qu'elle était morte. Je les photographiai toutes deux dans cette position. Je conservai la petite bête en vie pendant trois Jours après la mort de sa mère; elle se plaignait bien tristement pendant la nuit. Je lui donnais du lait de chèvre, car elle était trop jeune pour manger des graines ; mais elle fut prise d’un dégoût insurmontable pour ce lait, et mourut le quatrième jour. Je crois qu'elle commençait à me connaître un peu. Quant au mâle, j'essayai une douzaine de fois de faire sa photographie, mais l’enragé petit démon déjouail toutes mes tentatives. La seule vue de la chambre noire braquée sur lui le faisait entrer dans un accès de rage et je fus plusieurs fois sur le point de lui administrer une bonne correction. Plus tard cependant je réussis à tirer deux épreuves du personnage; elles n'étaient pas parfaites, mais elles remplissaient suffisamment mon but.

Je dois dire maintenant comment on s'était emparé de ces apnimaux. Je préviens toutefois le lecteur que la capture de la femelle était le premier exemple, à ma connaissance, d’un gorille adulte pris vivant, On les avait trouvés sur la rive gauche du Fernand-Vaz, à trente milles environ au-dessus de mon village, dans un endroit où le lit du fleuve est entamé par la saillie d’un promontoire assez étroit. C'était à ce lieu même que je me proposais de conduire le capitaine Burton, ce voyageur si distingué, pour lui faire voir un gorille vivant ; car je l'avais invité à me rendre visite, quand il avait quitté son consulat à Fernando-Pô pour explorer divers points de la côte occidentale d'Afrique. Une femme d’un village voisin avait vu, disaitelle, dans sa plantation de bananiers, deux troupes de gorilles femelles, dont quelques-unes accompagnées de leurs petits. Les hommes résolurent de leur faire la chasse, et, s’armant de fusils.

de haches et de piques, ils se mirent en campagne. La disposition

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