CHASSE AUX GORILLES
des lieux favorisait les chasseurs. Etendant leur ligne sur toute la largeur de la langue de terre, ils poussèrent les animaux devant eux Jusqu'au bord de l'eau. Dès qu'ils eurent les gorilles en vue. ils firent le plus de bruit possible pour les effrayer et les étourdir. Ces animaux furent tués ou frappés en essayant de s'échapper. Il y avait là une bande de huit femelles adultes et pas un seul mâle. Les nègres pensent que les mâles s'étaient cachés dans les forêts voisines. alarmés sans doute par le grand bruit qu’on avait fait.
Cet incident m'a mis à même de modifier quelque peu les opinions que j'ai émises dans l'Afrique équatoriale, au sujet de certaines habitudes des gorilles. J'ai dit qu'il me paraissait impossible de prendre en vie une femelle adulte; j'aurais dû ajouter : à moins qu'elle ne soit blessée. J’ai reconnu aussi que le gorille se réunit en troupes plus nombreuses que je ne l'avais pensé d’abord. Au moins est-il certain qu'il en est ainsi à certaines époques de l’année. Lors de mon premier voyage, je n’en avais jamais rencontré plus de cinq à la fois. Mais dans ma nouvelle expédition, j'ai vu de mes propres yeux deux de ces bandes de gorilles, composées chacune de huit ou dix individus, et les naturels m'ont assuré qu'il n’élait pas rare de les trouver ainsi réunis. A la vérité, lorsque les gorilles prennent de l’âge, ils semblent devenir d'humeur plus solitaire ; ils errent alors par couples, où même, si ce sont de vieux mâles, ils vivent tout à fait seuls. Au dire des nègres, on rencontre de vieux gorilles solitaires dont le poil est presque blanc. Ils grisonnent avec le temps et je ne doute pas des rapports qui les représentent comme blanchissant tout à fait dans l'extrême vieillesse.
Après avoir mürement réfléchi, J'ai acquis aussi une autre conviction . c’est que très-probablement ce sont des gorilles et non des Chimpanzés, comme j'inclinais autrefois à le croire. que les Cartha- Sinois commandés par Hannon ont vus et pris dans leur expédition, suivant le compte rendu par le Journal de voyage de Hannon ou le Periplus. Plusieurs circonstances plaident en faveur de cette conclusion. Mon nouveau voyage m'a prouvé que les gorilles ne sont nulle part plus nombreux que sur la bande de terre qui sépare le coude du Fernand-Vaz du rivage de la mer; et comme c'est presque partout un terrain d'alluvion et que le lit du fleuve se déplace conti-
o8 L'AFRIQUE SAUVAGE.
nuellement, il est à croire que du temps de Hannon il y avait là des iles; et quand même cette terre eût fait alors, comme aujourd’hui, partie du continent, les Carthaginois qui, du haut de la partie méridionale, qui est fort élevée, voyaient devant eux à si peu de distance du rivage une autre vaste étendue d’eau (le Fernand-Vaz), ont pu croire que cette bande de terre était une île.
Les gorilles sont attirés dans cette région par l'abondance d’une certaine petite baie jaunàtre appelée mbimo, qui croît là sur un arbre assez pareil au teck d'Afrique, et par une quantité d’autres fruits dont ils sont très-friands et qui poussent dans les terres sablonneuses de cette partie du littoral. Un de ces fruits, qu'on nomme ntonien, est à peu près de la grosseur du brugnon et de la couleur de la pêche, sans en avoir le velouté. C'est le produit d’un arbrisseau qui rampe sur le sable. IV à un autre fruit qui, par sa forme et sa couleur, ressemble à la prune sauvage, et que moi-même j'aime beaucoup.
Un passage du Periplus, que j'ai cité dans l'Afrique équatoriale, est ainsi COnCu :
« Le troisième jour, nous partimes de cet endroit et, passant devant les courants de feu, nous arrivämes à une baie appelée la Corne du Sud. Au fond de cette baie était une île comme la première, puis un lac, et dans ce lac une autre île peuplée de sauvages. C'étaient en grande partie des femmes dont le corps était couvert de poils. Nos interprètes les appelèrent gorilles.. Nous nous mimes à leur poursuite, mais nous ne pümes atteindre les hommes; ils nous échappaient tous par leur extrême agilité ; car ils sont cremnobales (c'est-à-dire qu'ils escaladent les rochers et les arbres), et ils se défendaient en nous jetant des pierres. Nous primes seulement trois
gratignaient ceux qui les avaient saisies,
femmes qui mordaient et « et qui se débattaient quand nous voulions les emmener. Nous fûmes donc obligés de les tuer. On les dépouilla de leurs peaux que nous emportämes à Carthage; car nous ne pouvions aller plus loin, nos provisions étant épuisées. »
Cette relation, si j'en juge d’après les nouvelles notions que j'ai acquises dans ce second voyage, donne lieu de penser que les Carthaginois, lors de leur célèbre expédition, avaient débarqué dans le