BATEAU A VAPEUR SUR LE FERNAND-VAZ
tous les accidents qui pouvaient m'atteindre, au passage des rivières ou dans les pays lointains. J'avais envoyé mes chronomètres et mes sextants endommagés en Angleterre, par lintermédiure du Rév. W. Walker, du Gabon, seule voie qui me fût alors ouverte. Ces objets parvinrent au Gabon dans un bateau du pays, et M. Walker les adressa au consul anglais de Fernando-Pô, qui, à son tour, eut l’obligeance de les embarquer sur un bateau-poste à vapeur. en destination de Liverpool. Je dois iet offrir mes remerciments à M. Graves, qui prit la peine de recevoir ces instruments à l’arrivée et de les expédier a Londres, où mes amis eurent soin de les faire réparer ou remplacer. Une boîte de médicaments que m'envoya mon excellent ami, Robert Cooke, ne fut pas moins bienvenue. Mes chers missionnaires américains du Gabon me firent aussi parvenir une provision de substances médicinales et autres. Mais leurs lettres n'étaient guère de nature à m’encourager; ils n'avaient pas la même confiance que moi dans mon entreprise; et, quoiqu'ils évilassent de m'exprimer toute leur pensée, je voyais bien qu'ils n'espéraient pas que je dusse jamais revenir.
Il se produisit au mois de juillet un événement intéressant. qui mérite d’être consigné ici. Ce fut l’arrivée d’un steamer francais. le premier bâtiment à vapeur qui eût encore paru dans les eaux du Fernand-Vaz. Un matin, quelques-uns de mes nègres se précipitèrent tout haletants dans ma cabane ; la vitesse de leur course leur avait coupé la respiration. Ils finirent cependant par me dire qu'un grand vaisseau de guerre tout fumant était en train de descendre le Npoulounay. Je leur demandai combien il portait de canons. « Dix, » répondirent-ils sans hésiter. Ce vaisseau de guerre se trouva être un bateau plat de quarante pieds de long, qui appartenait à un de mes vieux amis, le docteur Touchard, chirurgien de marine de 4" classe. Le docteur l’avait acheté en vue d'explorer sur son bord les rivières de l'Afrique équatoriale ; puis il l'avait prêté aux autorités francaises du Gabon, et ce navire était commandé maintenant par M. Labigot. lieutenant de marine. J'ai à peine besoin de dire que les dix canons n’existaient que dans l'imagination troublée de mes nègres : ce bàtiment n'avait pas de canons du tout; on l'avait nommé, par plaisan-
terie, le Léviathan; c'était tout bonnement une barque de plaisance,
construite originairement pour naviguer sur la Seine. Elle entra dans le Fernand-Vaz par le Npoulounay, après avoir exploré, de concert avec un gros bâtiment, la rivière de lOgobai. Ce petit détour n’avait d'autre but que de me rendre visite,
Le service auquel étaient employés le lieutenant Labigot et le docteur Touchard était une étude spéciale de lOgobai, commencée trois ans auparavant par MM. Serval et Griffon du Bellay, et qui se rattachait à la grande exploration entreprise dans ces contrées par le gouvernement francais. Des navires d’un plus fort tirant d’eau n’auraient pu manœuvrer dans lOgobai, attendu le peu de profondeur de cette rivière. Le choix de la saison d’ailleurs n’était pas heureux. Le lieutenant Labigot et le docteur Touchard sont parvenus à remonter lOgobai, dans des bateaux et dans un petit steamer, jusqu’au confluent des rivières Okandai et Ngouyai. Ce sont les premiers Européens qui aient pu atteindre ce point, et il faut espérer, dans Pintérêt de la science, que le résultat de leur voyage sera bientôt rendu
public *.
Le 12 juillet, nous partimes sur le bateau à vapeur pour nous rendre à Goumbi, soixante-dix milles plus haut sur le Fernand-Vaz, bravant ainsi la loi des Commis, qui défendait à tout homme blanc, moi seul excepté, de remonter le fleuve. Nous eûmes un vent assez vif pendant les premiers vingt milles ; nous abordâämes ensuite à un chétif village situé sur la rive gauche, où était établi un marchand portugais Commissionné par une maison anglaise. Nous v passämes la nuit. Le 13, étant repartis de bonne heure, nous arrivâmes à Goumbi vers cinq heures et demie de l’après-midr.
L'apparition d’un bâtiment à vapeur dans ces eaux solitaires mit tout le pays en révolution. Les indigènes sortaient en masse de leurs villages et se pressaient sur la rive. Les uns paraissaient stupéfaits ; d'autres, me reconnaissant sur le pont, à notre passage, mettaient leurs canots à l’eau et ramaient à force de bras pour nous joindre. A l'endroit où le fleuve, qui descend de lintérieur, fait un coude et se
1. Le Léviathan fil naufrage quelque temps après sur les côtes du Gabon, et j'appris avec bien de la peine que les autorités françaises n’avaient pas jugé à propos d'indemniser mon ami le Cocteur Touchard. J'aime à croire qu’elles se seront ravisées depuis cette époque. (Note de l'auteur.)
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