LE COMMERCE DES CRANES
surprendra peut-être bien du monde, surtout les voyageurs qui ont parcouru d’autres pays sauvages et qui ont trouvé de grandes difficultés pour se procurer des têtes d’indigènes. Mais avec de largent et des nègres avides de commerce, les choses les plus étranges deviennent toutes simples. Il me fallait avant tout triompher des scrupules des tribus Commis, et j'y suis parvenu en leur expliquant pourquoi je tenais à me fournir de crânes. Il y avait, leur disais-je, parmi les docteurs et les magiciens de mon pays, un parti très-considérable qui soutenait que les nègres n'étaient que des singes, à peu près de la même nature que le gorille, et je voulais leur envoyer un bon nombre de crânes pour leur prouver leur grossière erreur. Et quand je concluais par l'offre d’une valeur de trois dollars par tête, j'en avais bientôt plus que je n’en voulais; si bien que, plus tard, je fus obligé de réduire mes prix. Les têtes que l’on m'apportait avaient appartenu pour la plupart à des esclaves tirés de l’intérieur et qui étaient venus mourir sur les côtes; et comme les corps dont on les détachait avaient été jetés sans plus de cérémonie à la surface du sol dans les cimetières du pays, l'exécution du marché se trouvait bien simplifiée. Néanmoins le commerce des crânes était une affaire qui se traitait toujours avec un certain mystère. C'était la nuit, à la dérobée, que les nègres m'apportaient cette denrée, soigneusement enveloppée dans quelque paquet de forme trompeuse, ou dans un panier recouvert de patates, de manière à en déguiser le contenu véritable aux yeux des gens qui pouvaient se trouver sur leur passage.
Quelquefois deux nègres, qui se livraient à ce trafic de contrebande, se rencontraient par hasard dans ma maison, chacun ayant un paquet suspect sous le bras. [ls commencaient par se regarder l’un l’autre d’un air moitié défiant, moitié honteux, puis ils éclataient de rire, et enfin ils juraient de se garder mutuellement le secret. Toutefois ce genre de trafic ne s’est jamais poursuivi ouvertement.
Un jour, le vieux Rabolo vint me trouver, le visage rayonnant de joie, et me dit à demi-voix :
« Chaillie, j'aurai cette nuit pour vous quelque chose qui vous fera bien plaisir.
— Quoi donc? lui demandai-je.
— Rogala, mon petit ‘esclave ishogo, est bien malade; il va
mourir, j'en suis sûr. Vous m'avez souvent demandé une tête d’'Ishogo. En voilà une à votre service. »
Je reculai d'horreur à cette proposition du vieux chef, qui disposait d'avance de la tête d’un individu encore vivant, et qui insistait mème pour que jallasse voir son malade. Il me mena dans un appentis obseur où le pauvre enfant était couché. Je le trouvai tout décharné, épuisé par la dyssenterie, maladie à laquelle succombent beaucoup d'esclaves venus de l’intérieur. Il se croyait sur le point de mourir. J'entrepris cependant de lui prescrire un traitement. J’ordonnai à une des femmes de Rabolo de lui servir des aliments chauds. J'envoyai des poulets pour lui faire du bouillon, et je lui administrai moi-même du quinine avec un peu de vin. Quelques jours après, il allait beaucoup mieux; finalement je le tirai d'affaire. Rabolo fut désappointé dans sa spéculation commerciale; en revanche il conserva son esclave.
Outre ces collections, j'embarquai sur le même bâtiment un gorille vivant, notre jeune ami Tom, dans l'espoir qu'il arriverait sain et sauf à Londres, où le public serait enchanté d’avoir sous les yeux un singe d’une espèce si rare et si curieuse. Malheureusement, il périt dans la traversée. Il s'était bien porté pendant quelques semaines, tant qu'avait duré la provision de bananes que j'avais déposée à bord pour sa nourriture. La répugnance de cet animal pour les aliments cuits et, en général, pour toute espèce d'aliments autres que les fruits et les plantes pleines de séve qu'il trouve dans ses forêts natales, sera toujours un obstacle à son transport en Europe. Je l'avais envoyé à MM. Baring qui, certainement, n'avaient jamais eu en consignation un objet de cette nature, et javais promis au capitaine qu'il recevrait une somme de cent livres s'il réussissait à amener l'animal vivant à Londres.
Pendant le peu de jours que Tom était resté avec moi, il s'était toujours montré intraitable, comme tous les individus de son espèce. Quand je lui présentais des aliments, il venait me les arracher des mains et se reculait ensuite de toute la longueur de sa chaîne pour les emporter. Si je le regardais, il faisait mine de s’élancer sur moi ; et si je lui donnais de l’eau, il fallait pousser le vase jusqu à lui avec un bâton, dans la crainte d’être mordu. Lorsqu'il était en