‹ L'Afrique sauvageChapitre 28 sur 196 · GORILLE VIVANT ENVOYÉ EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

GORILLE VIVANT ENVOYÉ EN ANGLETERRE

colère, je le voyais frapper la terre avec ses pieds et ses poings, de même que les gorilles adultes, que j'ai déjà décrits, se battaient la poitrine à coups de poing, au moment d'attaquer leur ennemi. Avant de se coucher, il avait coutume de ramasser sa paille avec beaucoup de soin pour se faire un lit. Souvent Tom me réveillait au mileu de la nuit par ses cris percants, et plus d’une fois, le matin, je le surpris cherchant à s’étrangler avec sa chaîne, de rage sans doute d’être captif. D’autres fois il enroulait sa chaîne tout autour du poteau où il était attaché, jusqu’à ce qu'elle fût très-courte; puis il pressait fortement le bas du poteau avec ses pieds, en Y imprimant de rudes secousses.

Comme je l’ai déjà dit, j'avais tiré deux épreuves photographiques de Tom, toutes deux fort bien réussies. Au lieu de les envoyer dans mon pays, je voulus les garder pour les réunir aux autres photographies que je comptais prendre en Afrique ; et maintenant elles sont perdues pour toujours : elles ont été jetées dans des broussailles lors de ma désastreuse retraite du pays d’Ashango, comme je l’expliquerai par la suite.

Quand le dernier bateau, qui portait le capitaine et mes animaux vivants, quitta le rivage pour se rendre à bord du navire, je tremblai pour la sûreté de ce frêle esquif ; car la mer était très-houleuse. Les nègres cependant auraient pu s’en tirer avec bonheur, s'ils avaient été moins timorés. Mais l’idée d’avoir un homme blanc avec eux leur troublait la tête. Ils ne surent pas saisir le moment propice pour franchir les brisants, et leur hésitation faillit leur être fatale, car une énorme vague creva au-dessus d'eux et inonda le bateau. Heureusement il ne chavira pas; mais il fallut rebrousser chemin. Lé capitaine Berridge en fut quitte pour être trempé jusqu'aux os, et le potamochærus ainsi que les deux aigles furent à moitié noyés. Quant au pauvre Tom, le bain qu’il prit, loin de refroidir son énergie, la ranima plus ardente que jamais. Il se mit à hurler avec fureur, et dès que j'ouvris la porte de sa cage, il fondit sur les assistants, grimpant et se cramponnant après eux et poussant des cris féroces. Une banane que je lui présentai et qu’il dévora gloutonnement calma un peu cette exaspération. Le passage du ressac, tenté de nouveau dans l’après-midi, s’effectua plus heureusement que la première fois.

Mes préparatifs étaient enfin achevés. Vers la fin de septembre, j'avais complété le chargement de mes canots; il ne me restait plus qu'à choisir mes compagnons de voyage.

Le 28, je traversai la langue de terre qui séparait mon village du bord de la mer pour faire une épreuve préalable de mes instruments, thermomètres et autres, et mesurer la hauteur du sol. Cette étude achevée, comme je désirais être seul, je renvoyai mon garçon nègre reporter mes instruments au logis, puis j’allai faire une dernière promenade le long des sables, Pendant que je regardais les hautes lames qui se brisaient sur la grève, ma pensée se portait vers d’autres rivages, bien loin au nord, baignés aussi par le même océan. Je songeais aux chers amis que j'avais laissés là, et cette idée jetait sur mon esprit un sombre voile de tristesse. Je rêvais aux dangers de l’entreprise où j'étais engagé et dont peut-être je ne devais pas revenir. Je crois qu'il n’est pas un de mes amis, pas une des personnes de qui j'ai recu des marques d'affection, que je ne me sois rappelés en ce moment suprême. Je pensais aussi à tous ceux qui ont essayé de me nuire par tous les moyens en leur pouvoir, et je leur pardonnais du fond du cœur. Enfin, après avoir promené un dernier regard sur la mer, je priai Dieu qu’il me permit de la revoir.

Mon expédition était une affaire de grande importance pour toute la tribu des Commis. Quenguéza, qui était plus désintéressé que les autres chefs, car son principal mobile était le prestige que lui donnait l’amitié d’un blanc, Quenguéza descendit le fleuve pour venir à ma rencontre. Olenga-Yombi quitta le cap Sainte-Catherine pour assister à mon départ, dans le désir secret de tirer de moi tout ce qu'il pourrait, et Rampano, avec son neveu et héritier Djombouai voulut m'accompagner une partie du chemin.

Mon bagage et mes provisions remplissaient deux grands canots; je n'avais pas moins de quarante-sept grandes caisses de marchandises, outre une dizaine de coffres qui contenaient mes appareils photographiques et chimiques, et quinze gros paquets d'articles divers. J'avais aussi, en fait de munitions, cinq cents livres de grosse poudre, trois cent cinquante livres de poudre de chasse et trois mille cartouches. Le transport de tous ces objets par terre réclamait le concours d'au moins une centaine d'hommes, y compris mes gardes

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