CHAPITRE I LA TRAVERSÉE
But de mon voyage. — Études préparatoires. — Difficultés de transport. — Départ
d'Angleterre. — Arrivée en vue des côtes. — Je ne puis entrer dans le Fernand-Vaz. —
Changement de direction. —+ Grande émotion parmi les naturels. — Déplacement de la
barre du fleuve. — Choix d’un établissement près du village de Djombouai. — Feux de
joie et réjouissances sur le rivage. — Tentatives de débarquement. — Dangers de la côte.
— Ma barque chavire sur les brisants. — Je suis sauvé par les nègres. — Perte de mes instruments et de mes provisions,
Au commencement de 1863, après trois ans de repos et de distractions, partagés entre l’Europe civilisée et l'Amérique du Nord, je concus l’idée d'entreprendre un nouveau voyage dans la partie ouest de l'Afrique équatoriale. Mon principal but était de pénétrer dans l'intérieur du pays, plus avant que je n'avais pu Île faire jusqu'alors, en prenant la voie du Fernand-Vaz, où s'était arrêtée la plus importante des expéditions de mon premier voyage. J'avais aussi à cœur de déterminer avec une précision scientifique, la situation géographique des lieux déjà explorés, et de confirmer, par de nouvelles expériences, la vérité des observations que j'avais publiées sur l’ethnologie et l’histoire naturelle de ces contrées. A ces projets se mêlait le vague espoir, quand je serais engagé dans l'intérieur, de découvrir quelque cours d’eau tributaire du Nil, de le descendre jusqu'au grand fleuve et d'arriver par là dans la Méditerranée.
Pour me mettre à la hauteur d’une semblable tâche, j'entrepris une étude spéciale des instruments scientifiques ‘. Cette connaissance me fournissait les moyens de me diriger dans mon voyage, par les observations astronomiques et les calculs estimatifs de route. Je me procurai en même temps l'outillage complet dont j'avais besoin pour atteindre ce but, aussi bien que pour mesurer l'élévation de tel ou tel lieu au-dessus du niveau de la mer. J’appris aussi la pratique de la photographie *, et je m'approvisionnai de tout le matériel nécessaire pour tirer deux mille dessins; car je savais toute limportance d’une reproduction fidèle des sites, des habitants et des animaux de ces régions éloignées. Je n’'espérais pas recueillir près de la côte des sujets d'observation bien nouveaux, en ce qui touche du moins les animaux supérieurs; mais, soucieux d'étudier les espèces qui avaient le plus de titres à l'intérêt des zoologistes, je me flattais que l'intérieur du pays me réserverait quelques découvertes. Outre mes procédés de préparation à l’usage des gros animaux, j'eus à me pourvoir de boîtes, de bocaux de verre, etc., en vue des collections d'insectes, de vers et d’autres espèces d'ordre inférieur que j'avais négligées pendant mon précédent voyage. Je pris aussi cinquante livres d’arsenic pour préserver mes échantillons empaillés.
Quoique vivement ému à l'idée de traverser l'Afrique équatoriale dans toute son étendue jusqu'à la source du Nil, j'avais fait de cet espoir un secret pour tout le monde, excepté pour quelques amis intimes. En tout cas j'étais décidé, si le sort refusait à mon entreprise ce couronnement magnifique, à n'épargner aucun effort pour m'avancer aussi loin que possible vers l’est, et pour obtenir une connaissance approfondie des parties de cette contrée que je n'avais pu encore explorer.
Il n'y à pas de commerce direct entre l'Angleterre ni aucune partie de l'Europe où de l'Amérique et le Fernand-Vaz; de là la grande difficulté qui se présenta dès le début de mon entreprise.
1. Sous la direction du commandant C, George, conservateur des cartes, membre de la Société royale de Géographie. Je lui suis, en outre, fort redevable pour le soin qu'il a pris de choisir les instruments qui m'étaient nécessaires et d'en faire l'épreuve personnellement.
2. Sous la direction de M. Claudet et de son fils, M. Henri Claudet.