LES PALABRES
capitaine Vardon, qui était retourné tout récemment au Fernand- Vaz pour y établir une factorerie, nous envoya des hommes de son village qui saluèrent notre départ d’une salve de mousqueterie.
Le 2 octobre, nous quittâmes Plateau, et le 3, nous parvinmes à un ebando, où grand hangar destiné aux palabres. C'était à que le roi Olenga-Yombi, avec d’autres chefs et leurs sujets, venait vider des querelles inévitables entre voisins, et, en général, des délimitations de frontières (mpanga-nche). À ma grande contrariété, ce conseil de diplomates sauvages nous retint toute une semaine. J'étais obligé d'attendre qu'Olenga-Yombi m'eût amené les esclaves qu'il m'avail promis pour porter mes bagages, service dont il avait déjà recu le prix sous la forme de présents. Les palabres se succédaient sans relâche, et portaient sur des points difficiles à régler. Il s'agissait tantôt de femmes enlevées (source continuelle de haïnes et de meurtres), tantôt d'homicides. Chez ces gens-là, le sang versé, fût-ce par accident, demande toujours satisfaction, et le meurtre par maladresse n’est pas plus excusable que le meurtre volontaire. « OEil pour œil, dent pour dent, » c’est la maxime de ces tribus, et te règlement des indemnités exige formellement un palabre tel que ceux qui se tenaient alors.
Quant à l'enlèvement des femmes, les lois sont très-sévères : une femme qui refuse de demeurer avec son mari, ou qui s'enfuit de chez lui, est condamnée à avoir les oreilles et le nez coupés. L'homme qui a débauché la femme de son voisin doit donner un esclave au mari outragé; S'il ne peut payer cette amende, on lui coupe aussi le nez et les oreilles.
Il n’y a pas de lois d’ailleurs pour punir le vol.
A la fin je n'y tins plus, et, le 10 octobre, je m’acheminai seul vers l’olako (ou plantation) où commençait la route d’Aniambé. Olenga-Yombi vint m'y joindre trois jours après. Il eut l'impudence de me dire que tous les esclaves qu'il n'avait promis s'étaient enfuis. effrayés du voyage que je voulais leur faire faire. Je quittai ce drôle avec dégoût, et je me mis en route avec Quenguéza.
Nous nous arrêtämes pour passer la nuit dans un petit village de Commis, où demeurait un célèbre docteur, nommé Oune-jiou-e-niaré (tête de bœuf). C'était un vieillard des plus singuliers, chez qui
beaucoup de finesse naturelle s’alliait à une bonhomie joyeuse. Il était âgé de près de soixante-dix ans, petit, très-maigre, avec un mepton proéminent et des yeux qui percaient jusqu'au fond de votre âme. Il avait la réputation d'être un grand prophète; toutes les tribus Commis avaient foi en lui. Mes hommes lui demandèrent si notre voyage serait heureux. Il répondit que nous irions très-loin, et qu'un chef proposerait à Chaillie de lui faire épouser sa fille. « Si ‘Chaillie, ajoutait-il, donne à cette femme tout ce qu'elle lui demandera et s'il la rend heureuse, elle le conduira, de tribu en tribu, jusqu'à la grande mer qu'il veut atteindre. » Cette prophétie redoubla la confiance de ma troupe, et j'en sus beaucoup de gré à ce brave homme; car nous avions tous grand besoin d'encouragement, au début d’une entreprise si aventureuse. Rien n’était plus propre à soutenir les esprits quelque peu chancelants de mes compagnons, que ces paroles en forme d’oracles.
Nous nous remimes en route le 414, avec une vraie flottille de pirogues. La chaleur était forte et presque insupportable. On remonta le fleuve à la rame, et le lendemain, dans l'après-midi, nous arrivämes à Goumbi.
Nous recûmes de mon ami Quenguéza une hospitalité vraiment royale. Nous nagions dans l'abondance, et si mon intention eût été de rester là, nous n’eussions eu rien à désirer. Quenguéza avait formé le projet de m’accompagner jusque dans la capitale des Ashiras, pour nous y ménager une sorte d'entrée triomphale. Cependant il continuait à me retenir et à traîner les choses en longueur bien après l’achèvement de nos préparatifs. C’est que le séjour dans sa résidence d’un homme blanc avec toutes ses richesses lui donnait une haute importance aux yeux des Bakalais ses voisins, et qu’il tenait à prolonger le plus possible cette satisfaction de vanité. Un jour, dans un accès de munificence royale, il octroya toutes ses femmes en libre franchise aux gens de ma suite ; mais bientôt j'entendis mes drôles se plaindre que ces princesses n'en étaient pas moins une charge assez lourde, et qu'elles savaient fort bien prélever des taxes à leur profit.
Pendant mon séjour à Goumbi, j'entrepris quelques petites excursions dans le voisinage, et je pris mes mesures pour déterminer la hauteur du pays et sa situation géographique; observations bien
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nécessaires, car cette contrée n'était indiquée sur ma carte que par un calcul approximatif des distances parcourues. Malheureusement il m'était impossible, dans l'endroit où j'étais, d'obtenir des distances lunaires, pour en déterminer la longitude. Mais. au moyen de quelques observations sur la hauteur de la planète Mars et de deux étoiles fixes, je trouvai que la latitude était de 1°35° 34" sud, c’està-dire d'au moins vingt-trois milles plus loin au sud que sur ma première carte. La hauteur de Goumbi, que me donnèrent mes baromètres anéroïdes, est de 143 pieds au-dessus du niveau de la mer, et celle de la montagne qui domine la ville est de 238 pieds. Du sommet de cette montagne on découvre au loin tout le pays. C’est une chaîne de mamelons divisés entre eux par de profondes vallées ; mais aucun de ces mamelons n'est aussi haut que celui qui s'élève derrière la ville de Goumbi.
Je fus obligé de recourir à un artifice qui m'était devenu familier, pour secouer la torpeur de Quenguéza. Feignant d’être offensé par ses longs retards, j'ordonnai à Makondai d’emporter mon lit hors de la ville, et je fis mes préparatifs ostensibles pour aller coucher sous un hangar à quelque distance. La nuit était à peine venue que le vieux roi, s’apercevant de mon absence, fil beaucoup de démonstrations bruyantes et accourut me trouver en témoignant son désespoir et son repentir. Il se coucha à mes côtés, disant qu'il voulait dormir dans le même lit que moi.
C'est ainsi qu'à force d’instances et de menaces, je lui arrachai enfin l’ordre de départ. Nous étions restés quinze jours à Goumbi. Il faisait à peine jour, le 28 octobre, quand je fus éveillé par le kendo (cloche du roi) et par la voix du vieux chef, qui invoquait à haute voix les esprits de ses ancêtres, en les priant de nous protéger dans notre voyage. La liste de ses ancêtres était longue : Igoumbay, Wombi, Rebouka, Ngouva, Ricati, Olenga-Yombi. Mais c’étaient moins des aïeux que des parents morts dont il avait conservé les cränes comme reliques. Quenguéza était plus fier qu'aucun autre chef des hauts faits de ses aïeux ou parents, et j'ai lieu de croire qu'il Y en avait parmi eux de très-braves et de très-habiles. Quenguéza luimême, dans ses jeunes années, avait eu la réputation d'un vaillant guerrier. Îl est de règle, dans l'Afrique occidentale, que les chefs qui
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ont été belliqueux et entreprenants lorsqu'ils n'étaient que princes, deviennent posés et pacifiques lorsqu'ils ont hérité de l'autorité suprême. C'est alors qu'on les vole et qu'on les pille; « car, disent ces bons nègres, si on ne volait pas son père, qui volerait-on ? »
Nous nous heurtämes encore, comme de coutume, contre mille difficultés, le jour de notre dépari. D'abord les chastes et fidèles épouses de Quenguéza refusèrent tout net de l'accompagner. Il ne parut pas s’en affecter beaucoup; car dans chaque village bakalai la coutume veut qu'on lui offre une femme en tribut, comme au chef du pays; mais il était fort mécontent que ses esclaves ne fussent pas prêts à partir. Quelques-uns d’entre eux s'étaient cachés, d’autres s'étaient enfuis à une grande distance dans les plantations, et cependant J'avais absolument besoin d’une grande quantité d'hommes pour porter mes bagages et mes provisions. Le vieux chef menaça de tirer sur les déserteurs à droite et à gauche, si on l’obligeait à recourir aux moyens violents, et par cette méthode expéditive il réussit à rassembler une trentaine d'individus.
Partis le 28 octobre, à dix heures du matin, nous nous arrêtämes le soir au confluent du Niembai et de lOvenga. Nous étions dans la saison sèche ; le poisson foisonnait à cet endroit. Nous résolûmes d'y passer la nuit. Notre séjour y fut des plus animés; car nous primes là une grande quantité de poissons. La fumée de nos feux montait parmi les arbres, et chacun eut de quoi se rassasier. Les éclats de rire, les mots joyeux et les histoires se prolongèrent fort avant dans la nuit.
Je m'amusai beaucoup de l'histoire que nous conta un de nos hommes, à propos de la saison sèche et de la saison pluvieuse. Comme il est d’usage en Afrique, ces deux saisons étaient personniliées, Nchanga était le nom de la saison humide, et Enomo celui de l’autre. Un jour, dit la légende, il survint une dispute entre elles pour savoir qui des deux était Fainée ; elles allèrent jusqu'à engager un pari sur ce point, dont la décision fut remise à une assemblée des esprits de l'air et des cieux. Nchanga commença par dire : « Quand je vais quelque part, la sécheresse vient après moi; donc je suis la plus ancienne, » Enomo lui répondit : « Partout où je parais. la pluie me succède; donc elle est ma cadette. » Les esprits de l’air