ARRIVÉE DES PORTEFAIX D'ASHIRA
comme nous l’avons dit, la faculté de choisir une femme à sa convenance parmi celles des chefs bakalais, lorsqu'il vient passer la nuit dans un de leurs villages. Il a le même droit chez les Ashiras ; les chefs sont obligés de lui céder leur principale épouse si Quenœuéza en témoigne le désir, et c’est un grand- honneur pour les hôtes du monarque que de pourvoir ainsi à ses plaisirs.
Quand les porteurs arrivèrent, la veille de notre départ pour des pays inconnus, Quenguéza adressa un petit discours à ma troupe. « Vous allez, leur dit-il, vous enfoncer dans des forêts où vous ne trouverez personne de votre tribu. Regardez Chaillie comme votre chef, et obéissez-lui. Écoutez maintenant ce que je vais vous dire : Vous allez visiter d’étranges peuples. Si vous voyez sur la route ou dans une rue un beau bouquet de bananes ou des pistaches, gardezvous bien d'y toucher, ou quittez le village au plus vite, car ces pays sont pleins de gens rusés qui guetteront de quelle manière vous vous conduirez avec eux. Si les habitants d'un village vous disent d'aller leur chercher des poules ou des chèvres, ou de leur cueillir des bananes , répondez-leur ceci : « Les étrangers ne doivent pas se « servir eux-mêmes; c'est le devoir de l'hospitalité, au contraire, « d'aller chercher des poules et des chèvres, de cueillir des bananes, «et de porter ces présents dans la maison assignée à l'étranger. » Si l’on vous désigne une habitation dans un village, restez-y et n'allez pas en chercher une autre; et si vous voyez un siége, ne vous assevez pas dessus, car il y a des siéges qui ne doivent être OCCUPÉS que par leur propriétaire. Mais, par-dessus toutes choses, prenez garde aux femmes. Je vous donne tous ces avis pour que vous puissiez voyager en sûreté. »
Les paroles du vieux sage furent écoutées avec beaucoup d'attention; mais, comme tous les bons conseils, elles furent négligées. On m'aurait épargné, en s’y conformant, bien des embarras et des dangers.
Nous employämes encore douze jours à nos apprèls avant de partir pour Olenda. Je fis demander dans ce pays même un renfort de porteurs. Pendant ce temps, il fallait aller chercher bien loin des provisions de vivres, car ils étaient très-rares dans le voisinage d'Obindji. Il fallut aussi fabriquer des otaitais, paniers d'une forme
particulière, qui sont portés à dos d'homme. De plus, je dus en
passer par mille retards inévitables quand on a affaire à une troupe de nègres. Il me vint d’Olenda cinquante hommes en tout, tandis que mes bagages réclamaient au moins cent porteurs. Nous fûmes donc obligés d'envoyer la moitié des effets d'avance et de faire revenir les hommes pour un second voyage. Je fus effrayé de ja quantité d'objets que j'emportais, tout en laissant derrière moi ce qui ne me semblait pas de première nécessité. Il m'était d’ailleurs impossible de maintenir quelque discipline parmi ces turbulents sauvages ; ils se démenaient et se querellaient entre eux, même quand ils étaient courbés sous le poids de leur charge; les hommes vigoureux voulaient prendre les paquets les plus légers, et laissaient les plus lourds
aux enfants ; puis, quand il fallut faire la distribution des vivres de
DÉPART POUR L'ASHIRA. 79
route, ce fut presque une bataille où les plus robustes et les plus hardis se disputaient la part du lion. La présence de deux. neveux du roi d'Olenda, Arangui et Mpoto, chargés du commandement de cette troupe insubordonnée, n'avait sur eux aucune influence.
L'otaitai, ou panier à porteurs, tel qu'il est fabriqué par ces Africains, est une ingénieuse invention pour porter sans embarras des fardeaux à dos d'homme. Long et étroit, il se compose a’un fond travaillé en canne solide, de deux pieds et demi de long sur neuf pouces de large, avec deux côtés ou montants également en canne, mais plus à jour, susceptibles de se relâcher ou de se resserrer à volonté, suivant l'importance du fardeau. Des cordes de filasse, qui enveloppent le contenu du paquet, sont attachées à ces deux montants, lesquels se relient avec le fond, excepté à la partie supérieure, celle qui est le plus près de la tête du porteur et qui reste ouverte pour recevoir au besoin un surcroît de charge. Des courroies de jonc assujettissent le panier autour de la tête et des bras du porteur. Cet ouvrage de canne, ou osier, est fait avec des bandes taillées dans une plante grimpante, ou rotang. C’est une vraie merveille de maind'œuvre. |
La première troupe s’embarqua le 8 sur l'Ofenbou, affluent de l'Ovenda, pour aller prendre terre à l'endroit d'où part la route d'Olenda. Nous eûmes pendant ce temps plusieurs averses, et les eaux de l'Ovenda montèrent tellement que je fus obligé, par deux fois, de changer ma cabane de place, le terrain que j'occupais sur le sable blanc du rivage étant devenu une véritable île. Une série d'observations m'apprit que le niveau de la rivière à Obindji était de cinquantequatre pieds au-dessus de la mer. Jajoutai à mes collections pendant mon séjour forcé dans ce pays. Les insectes y étaient fort nombreux. Quelques lépidoptères, attirés par l'humidité du sable au bord de la rivière, voltigeaient autour des buissons fleuris de la lisière de la forêt ; ils étaient d’une rare beauté. J’admirai des papillons magnifiques (romaléosoma), aux ailes d’émeraude et d’ébène, bariolées à l'envers de bandes jaunes et cramoisies. Ils volaient avec une vitesse extrême; il était fort difficile de les prendre. Les oiseaux étaient rares; je Chassai vainement le muscipeta duchaillu, dont j'avais abatiu un spécimen dans mon premier voyage.
Les porteurs revinrent enfin, et quand je les eus chargés du restant de mes bagages, Quenguéza et moi nous partimes d’Obindii le 47 novembre. En naviguant sur l'Ofenbou, nous vimes un petit crocodile qui se chauffait au soleil sur un tronc d'arbre flottant. Un de nos jeunes gens se jeta à la nage pour le prendre; mais au moment où il allait le saisir par le cou, le reptile glissa dans l’eau et disparut.
Nous fûmes trois heures et demie à gagner le point de débarquement, Djali-Coudié. Nous couchâmes là et nous nous mimes en marche le lendemain matin, 18, au point du jour. À huit heures un quart, nous atteignimes une montagne escarpée appelée Nomba-
Rigoubou, de trois cent soixante-neuf pieds de haut, et nous nous
arrêtämes à son sommet pour déjeuner. Reprenant ensuite notre marche, nous arrivämes, à quatre heures de l'après-midi, au pied d’une autre montagne appelée Écourou, et nous fimes halte pour y passer la nuit. Nous n'avions pour nous abriler qu'un vieux hangar, recouvert de quelques lambeaux d’écorce. J'aurais préféré un bon toit de:feuillage ; mais un docteur ashira, qui était avec nous, promit de nous garantir de la pluie. A cet effet, il souffla de toutes ses forces
dans son cornet magique; ce qui n’empêcha pas qu'au milieu de la
LE FÉTICHE DE QUENGUÉZA. s1
nuit une averse effroyable vint nous inonder. Mais le docteur n’en fut pas déconcerté, ni ses fidèles non plus; il nous dit que s’il n'avait pas soufflé dans sa corne, la pluie serait tombée avec bien plus d'abondance.
Quenguéza était un compagnon de voyage fort divertissant par les continuelles bizarreries de son caractère, Il ne marchait jamais sans son fétiche, une grosse vilaine petite figure de bois dont labdomen était traversé par un chapelet de quatre petites pièces de monnaie (cowries). Affublé en voyage d’une vieille casaque, il mettait cet ignoble brimborion dans une de ses poches. Qu'il veillât ou qu'il dormit, jamais il ne se séparait de son fétiche. En mangeant et en buvant, il promenait sur ses lèvres le ventre de l’image et les pièces de monnaie, et quand je lui versais une liqueur quelconque, il ne manquait jamais de faire une libation à son idole avant de boire luimême. Les libations jouent un grand rôle dans les cérémonies religieuses des Africains occidentaux, comme chez les anciens Grecs. J'étais assez embarrassé pour deviner l’origine de ces pièces de monnaie sacrées. On ne les connaît pas sur le Fernand-Vaz, et je crois que cette superstition est venue de l'Afrique orientale à travers le continent.
Le lendemain matin, 19 novembre, nous cheminämes, jusqu'à onze heures, dans un pays sauvage, montagneux et boisé. Alors nous nous trouvämes au milieu des sites accidentés et des pelouses vertes de l’Ashira. Une vaste perspective s’ouvrait devant nous. Au sud s’étendaient les chaînes de montagnes de l’Igoumbi-Andèle et de l’Ofoubou-Orère, et au nord les sommets altiers du Nkoumou- Nabouali, près duquel tombent les cataractes de Samba-Nagoshi. Nous entrâmes, à deux heures de l’après-midi, avec fracas et au bruit des coups de fusil, dans le village d’Olenda.