‹ L'Afrique sauvageChapitre 38 sur 196 · NAVIGATION SUR LE NGOUYAI. S · texte numérisé non relu

NAVIGATION SUR LE NGOUYAI. S

nos pieds s'étaient reposés assez longtemps, et qu'enfin je voulais partir le lendemain même. Dihaou et son peuple, suivant l’usage, se retirèrent à l'écart pour délibérer; puis le chef, revenant à moi, me dit qu'il serait fait ainsi que je le désirais, et que je n'aurais rien à craindre des Aviias ; ils étaient lous ses amis ; plusieurs de ses sœurs avaient pris des maris parmi eux, etc., etc.

7 Décembre. — La pirogue que l’on me fournit était à moitié pourrie; je reconnus, à l'épreuve, qu'elle ne pourrait contenir toute ma troupe avec mes instruments et mes provisions de voyage. Je fus donc obligé de laisser trois hommes en arrière avec la moitié des bananes. Mème après cette diminution de poids, le misérable esquif ne se soutenait qu'à un pouce et demi au-dessus de l’eau. Il me sembla que ce serait courir un trop grand risque que de hasarder mes chronomètres dans un tel voyage. Si le canot chavirait, nous, au moins, nous avions la chance de nous sauver à la nage et d'aborder à terre; mais la perte de nos instruments serait désastreuse en ce qu'elle couperait court à mes observations lunaires, l'un des principaux objets de mon expédition. Aussi me décidai-je à laisser ces précieux objets à Dihaou jusqu'à mon retour. Les trois hommes que je n'embarquai pas avaient à faire un voyage par terre fort pénible, et devaient nous retrouver à la cataracte.

Nous quittâmes le village à neuf heures un quart du matin, et nous enträmes dans le grand Rembo (ou le Ngouvyai) à dix heures dix minutes. La distance est d'environ dix milles. Ce ne fut pas sans quelque orgueil que je saluai de nouveau ce grand fleuve que j'avais eu le bonheur de découvrir à mon premier voyage, dans la partie supérieure de son cours à travers le pays des Apingis'. J'étais certainement le premier homme blanc qui eût navigué sur ses eaux.

L'Ovigui, à son point de jonction avec le Noouvai, peut avoir frente-cinq mètres de largeur, et sa profondeur est très-grande à cette époque de l’année (la saison pluvieuse). Les bords sont recouverts d’une forêt non interrompue; de loin en loin, quelques petites anses donnent accès aux villages situés à une certaine distance du

4. Voir l'Afrique équatoriale, p. 491. — Chez les Apingis, ce fleuve s'appelle le Rembo-Apingi; c'est sous ce.nom que je l’ai décrit.

où L'AFRIQUE SAUVAGE.

fleuve. Le silence morne qui règne dans ces vastes solitudes n’est interrompu que par le vol et le chant de quelques oiseaux, ou le pas-. sage d'un animal dans le fourré.

Après avoir ramé quelque temps sur le Ngouvai, nous arrivämes à un village de la tribu des Aviias, appelé Mandji. Dès qu'on nous vit aborder, les habitants effrayés, hommes, femmes, enfants, se sauvèrent dans les bois sans que les appels de mes compagnons, les Ashiras-Kambas, eussent le pouvoir de les retenir. Nous primes possession de leurs cabanes vides. À la fin ces pauvres gens, à qui l’on assura que nous n'étions pas venus pour leur faire du mal, commencèrent à reparaître et à se glisser parmi nous un par un. À peine cependant avaient-ils repris confiance, qu'un coup de fusil, üré sur la rive par Rebouka, mit de nouveau en fuite ces sauvages eflarouchés. Cette fois, un de nos Ashiras fut obligé de les suivre dans l'épaisseur du bois et de leur adresser des paroles affectueuses pour les décider à revenir.

C'était bien le village le plus sale que j'eusse jamais vu en Afrique. Les habitants me parurent être une classe de nègres dégénérés. L'aspect et la disposition de leur village ne ressemblaient à rien de ce que je connaissais. Au milieu d’un emplacement quadrangulaire était un espace vide qui n'avait pas plus de dix mètres carrés, et les cabanes, distribuées tout autour sur deux rangs, n'avaient que huit pieds de haut depuis le sol jusqu'au toit. Les portes n'avaient guère qu'une hauteur de quatre pieds, sur une largeur à peu près égale, et des solives posées en travers à l’intérieur, l’une au-dessus de l’autre, en barraient l'entrée. Le foyer était placé au milieu de la principale pièce. De chaque côté de celle-ci se trouvait une petite chambre fort obscure, avec un orala, sorte de séchoir pour les viandes. Au milieu de la cour était creusé un grand trou dans la terre, pour recevoir les abats et les immondices. Il sortait de là une puanteur insupportable, dont ces misérables habitants n'avaient ni l'esprit ni le courage de se garantir en recouvrant de terre ces amas d'ordures.

Les maisons étaient construites en bois de charpente recouvert d'écorce, et le toit était fait de feuilles d'arbres. Au milieu du village s'élevait le hangar publie ou maison de palabre ; c’est en quelque

MONTAGNES DE NKOUMOU-NABOUALI. M

sorte Fhôtel de ville des villages de l’Afrique occidentale. Un grand feu était allumé par terre. A l’un des bouts se dressait une énorme idole de bois, peinte en rouge et en noir, et grossièrement taillée à l’image d’une femme. Ce hangar était la plus grande construction du village ; il avait dix pieds de haut et quinze pieds de long sur dix de large. Il est passé en habitude chez ces paresseux de nègres, au moins chez les hommes, de rester presque toute la journée couchés sous cette halle couverte, en repaissant leur imagination malade de sots contes de sorcellerie, et en fumant leurs condoquais.

Nous ne nous arrêtâmes dans cette misérable étape de sauvages. que le temps de faire notre repas. Avant deux heures de après-midi nous nous étions déjà remis en route. Quel beau spectacle nous offrait le fleuve! des rives revêtues d’une végétation magnifique, et cà et là des éclaircies qui laissaient voir au loin les sommets des montagnes bleuâtres. Mais le grand nombre des villages abandonnés devant lesquels nous passions prêtait au paysage un aspect mélancolique. Il semblait que le pays fût dépeuplé. Point de groupes joyeux, ardents au travail ou au plaisir; point de chants de bateliers, point de canaux glissant sur ces ondes limpides. Les lâches superstitions de ces malheureux peuples, leur effroi à l’idée de rester dans des lieux que la mort a visités, sont les causes qui les poussent à abandonner leurs demeures. Où vont-elles, ces peuplades errantes? c’est ce qu'il m'a été impossible de découvrir. Rien d'étonnant si ces tribus de l’intérieur de l'Afrique ne font de progrès ni en industrie, ni en richesse, ni en culture. Il en sera ainsi tant que subsisteront leurs absurdes préjugés.

À trois milles environ au-dessus du village que nous avions quitté, nous nous trouvâämes en vue des cimes du Nkoumou-Nabouali, qui nous parurent s'étendre du nord-nord-ouest au sud-sud-est. Nous distinguions quatre rangées de montagnes, dont la plus élevée, le Nkoumou-Nabouali, se présentait la seconde dans l’ordre des distances. Il était un peu plus de trois heures quand nous entendimes pour la première fois le mugissement de la cataracte, et bientôt après nous débarquâmes à Luba, autre village de la tribu des Aviias, le plus rapproché des chutes d’eau.

Au-dessous de ce village, j'avais vu deux gros rochers s'élever

au milieu de la rivière, un peu plus du côté de la rive gauche. On les appelle Nami-Gemba. Dans la saison sèche, ils déterminent des rapides dangereux ; car le courant vient tout droit se briser sur ces obstacles avec un fracas qui retentit à une grande distance. Je découvris, lors de ce second voyage, que c'était ce bruit des rapides de Nami-Gemba que mes guides avaient pris autrefois pour celui des chutes d’eau de Samba-Nagoshi, quand j'étais à la recherche de cette cataracte en venant du pays des Apingis, et que j'arrivais à portée du fracas qu'elle faisait, sans l’apercevoir encore. Je crois, en vérité, que mes guides ne savaient pas eux-mêmes le lieu précis où étaient situées les vraies chutes de Samba-Nagoshi. |

Apaka, le principal personnage du village de Luba, pris au dépourvu par notre arrivée, n'avait pas eu le temps de s'enfuir comme le reste des habitants. Quand je m'approchai de lui, son cœur battait à rompre sa poitrine noire. Movema Baka, mon guide, parvint cependant à calmer sa frayeur. Ce village me parut beaucoup plus propre que celui que nous venions de visiter. Les maisons étaient cachées à l'ombre des bananiers; mais les habitants paraissaient fort à court de vivres. Nous ne fümes pas accueillis Rà avec les présents de bouche ordinaires, et nous eùmes assez de peine à nous procurer des aliments.

Le chef m'apprit dans le cours de notre entretien, que la tribu des Ishogos n’habitait pas sur le bord du fleuve à l’est, mais bien à une demi-journée dans l’intérieur, vers le nord-est, et qu'une autre tribu, les Acoas, probablement une branche des Shekianis, dont j'ai parlé dans l'Afrique équatoriale, s’interposait entre eux et le fleuve.

Comme on le verra dans la suite, j'allai plus tard visiter les Ishogos au midi de leurs possessions. Si les renseignements donnés par Apaka étaient exacts, cette tribu doit occuper une étroite bande de territoire, qui suit une courbe presque parallèle au coude formé par le Ngouvai, du nord-ouest au sud-est.

Je priai Apaka de me montrer la Mbuiti ou lidole du village, qui, à ce qu'il parait, était du sexe féminin; mais il me dit qu’elle était restée dans l'endroit que lui et les siens avaient occupé avant de s'établir dans leur nouvelle résidence; et comme je lui demandai pourquoi ils ne l'avaient pas apportée avec eux lorsqu'ils avaient

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