‹ L'Afrique sauvageChapitre 39 sur 196 · VILLAGE DE LUBA · texte numérisé non relu

VILLAGE DE LUBA

émigré, il répondit que c'était une grave affaire que de transporter une Mbuiti; car le dérangement lui déplait; ceux qui l'ont déplacée, et même les autres habitants du village, risquent de mourir tous, les uns après les autres. C'est ainsi que toujours, chez ces pauvres Africains, la mort est attribuée à des causes surnaturelles et'à la sorcellerie. J'avais souvent remarqué, en passant devant des villages abandonnés, la maison solitaire de l'idole, restée debout et intacte au milieu des ruines, mais je ne m'étais jamais rendu compte des causes de cet abandon. Quand on se décide à transporter la Mbuiti, tout le peuple l'accompagne en chantant, et l’on continue plus tard à chanter et à danser en son honneur. Apaka me dit que leur Mbuïiti était une excellente idole; car elle les avertissait quand il était à propos d'aller à la pêche ou à la chasse, et ils étaient sûrs alors de revenir avec de bonnes provisions.

À l'extrémité la plus reculée du village, j'apercus une cabane isolée et tombant en ruines qui me parut être habitée, à en juger par la fumée qui s’échappait du toit; si bien que j'eus la curiosité d'aller y jeter un coup d'œil, pensant que c'était une maison consacrée à quelque idole. Mais je fus frappé par un objet des plus hideux : une misérable vieille femme, vrai squelette recouvert d’une peau ridée , était étendue sur une natte et poussait de faibles gémissements ; elle s’agitait un peu quand je regardai dans la cabane, et c'est ce qui me fit voir qu'elle vivait encore. La pauvre créature, vieille comme elle était, et par conséquent inutile, avait évidemment été abandonnée là; telle était la disette qui désolait le village qu'il n'était pas probable qu'on vint lui donner à manger. C'est surtout dans la maladie et dans la vieillesse que la condition de ces sauvages est effroyable ; personne dans le pays ne semblait s'occuper de cette créature délaissée.

8 Décembre.—Je reconnus que la montagne de Nkoumou-Nabouali était située à l’ouest de ce village. La chaîne de l'Ashankolo est plus éloignée de quelques milles, au sud-est du lac Jonanga de l'Ogobai, qu'explora dernièrement une expédition francaise, sous les ordres du lieutenant Serval. Plusieurs chefs des environs, sur la nouvelle que je venais visiter le Grand-Esprit de leur fleuve, le Samba-Nagoshi, se crurent en droit de tirer de moi des présents; mais je refusai

94 L'AFRIQU'E SAUVAGE.

nettement d'en donner à tout autre qu'au vieil Apaka, qui devait me fournir un guide pour parvenir à la cataracte. Le sel du cap Lopez el les vêtements européens ont pénétré dans ces régions reculées. Les femmes portaient de lourds fils de cuivre autour de leur cou, et d'autres plus légers autour de leurs chevilles. Les jeunes filles vont toutes nues, sauf un tablier de feuilles. La plupart m'ont paru plus jolies que les belles Ashiras.

À Luba, le fleuve s'élargit, et le rapide prend le nom de Nagoshi. Il y a une ile un peu au-dessus, où les indigènes se rendent quelquefois en canot pour pêcher.

Le 10, départ pour les chutes. Nous primes pendant quelque lemps un sentier qui suivait le cours du fleuve, et qui descendait ensuite en pente raide jusque sur la berge même. Là, nous pümes observer les premiers rapides. Le courant était obstrué par des quarliers de rocs de toutes grosseurs, à travers lesquels l’eau se ruait avec violence, Nous suivimes la berge pendant près de deux heures, en nous accrochant aux aspérités des rochers et en franchissant divers petits cours d'eau qui viennent se jeter dans le Ngouvyai, et dont quelques-uns étaient assez profonds pour que mes compagnons fussent obligés de les traverser à la nage et d’abattre un arbre après lequel je me cramponnai pour passer; car il était essentiel que les instruments que je portais ne fussent pas mouillés. A la lin, nous ne pümes côtoyer le fleuve plus longtemps; il fallut remonter l'escarpement, et ce fut à travers la forêt que nous continuàmes de marcher vers le Fougamou, la principale des chutes.

Nous cheminämes dans la jungle pendant près de trois quarts d'heure, entendant sans cesse le mugissement de la cataracte. A la fin, nous débouchämes sur le bord d’un torrent écumeux qui se précipitait avec un fracas assourdissant entre des amas de rochers. Ce n'était pas la cataracte, mais un courant d'une rapidité effrayante et de proportions gigantesques, qui bouillonnait en grosses vagues comme si toute la masse liquide s'engouffrait dans un abîme, et rebondissail ensuite contre des bancs de roches. Ce qui ajoutait encore à la magnificence d'un tel spectacle, c'était la plantureuse végétation tropicale sur ces rives, et les pentes escarpées des monlagnes qui se dressaient de chaque côté, couronnées à leur cime par

a Le L trim, sv AT

ar à 2

oi

LE FOUGAMOU,

CHUTE DE SAUMBA-NAGOSHIE.

ARRIVÉE A FOUGAMOU. 95

de superbes forêts. La largeur du courant était moins grande qu'à Luba, et les nappes d’écume, que soulevait le torrent furieux, blanchissaient les eaux aussi loin que le regard pouvait s'étendre.

Mon guide Avia nous prévint alors qu'il s'était trompé de sentier dans la forêt, et que ce n’était pas le Fougamou que nous avions devant nous. Ce n’était, en effet, qu'un torrent roulant au-dessous des chutes. Il fallut donc revenir sur nos pas, gravir de nouveau les pentes abruptes, et nous cramponner aux saillies de rochers, pendant près d’un mille. Enfin, nous nous trouvämes en face du tableau que nous étions venus chercher si loin. Le fleuve avait là près de cent cinquante mètres de largeur; mais une île rocheuse, située presque au milieu du courant et couverte d'arbres, divisait la chute en deux nappes inégales, dont une seule était visible de chaque côté. La nappe de droite n'a pas moins de soixante-dix mètres de largeur, et cet immense volume d'eau se précipite d’une hauteur presque verticale, Outre l’île dont j'ai parlé, plusieurs petits îlots dispersés cà et là, et des blocs de rochers, divisaient encore cette avalanche liquide, de sorte que la cataracte, au lieu de présenter, comme je m'y attendais, l'aspect imposant d'une seule masse d'eau, n'avait guère pour la chute d'ensemble qu’une hauteur de quinze pieds. Les rochers qui se dressaient du milieu des chutes, aussi bien que ceux de la terre ferme, étaient de granit rouge. Il me sembla que le plus grand volume d’eau était celui qui se déversait à droite. Quoique la chute de gauche se dérobât en partie à notre vue derrière l’île boisée, je crus m'apercevoir qu’elle ne se précipitait pas de ce côté-là avec autant de force que du nôtre.

Le spectacle était sauvage, grandiose, magnifique. Pourtant, il ne me causa pas tout à fait cette impression de sublime horreur que J'avais ressentie plus bas devant les rapides.

Aïnsi donc, le fleuve Ngouyai, après avoir traversé dans l’intérieur le bassin de lApingi et recueilli les eaux de l'Ovigui et de bien d’autres rivières, se fraye une route à travers la barrière de montagnes qui sépare le centre de l’Afrique des territoires du littoral. Les colosses de granit que son courant a éventrés se redressent de chaque côté, hérissés de forêts épaisses, tandis que.les roches brisées encombrent le lit du fleuve pendant plusieurs milles.

Les chutes et les rapides varient grandement d'aspect suivant la saison et la hauteur des eaux. Mes thermomètres anéroïdes me donnérent, à la base du Fougamou, une hauteur de trois cent quarante-sept pieds au-dessus du niveau de la mer.

J'avais apporté mon appareil photographique jusqu'au pied des cataractes, et J'ordonnai que l’on abattit un arbre qui gênait la perspective. Pendant cette opération, nous apercümes un gros serpent, enroulé immobile autour des branches, comme s'il était venu là pour écouter le bruit imposant de la cataracte.

Par malheur pour mon expérience, le temps était couvert, et après quelques essais infructueux, je dus renoncer à prendre une vue de cette admirable scène. Je voulais camper cette nuit-là tout près des chutes, pour renouveler mes tentatives le lendemain; mais quand jexprimai cette intention, mon guide Aviia fut comme frappé de terreur, ÎF communiqua son effroi aux autres hommes de ma suite en leur disant que Fougamou viendrait la nuit suivante mugir à nos oreilles avec une telle furie que pas un de nous n’y survivrait. Aussi personne n’avait-il jamais couché là.

Comme tous les grands phénomènes naturels, la cataracte du Ngouvai avait suggéré à la fertile imagination des nègres une foule d'histoires merveilleuses. Il existe une légende qui fait de la cataracte l'œuvre d’un esprit nommé Fougamou; il demeure là; dans les temps reculés, c'était un puissant forgeron. Mais c’est Nagoshi qui règne sur les rapides, et qui a bouleversé cette partie du fleuve pour la rendre impraticable aux habitants du pays. Les chutes auxquelles on a donné le nom de Samba se trouvent à une demi-journée audessous du Fougamou; toutefois, d’après la description des indigènes, jai compris que ce n'étaient aussi que des rapides comme ceux de Nagoshi. Le Fougamou est la grande cataracte, elle à tiré son nom de l'esprit (Mbuiri) qui soi-disant l’a créée, et qui veille constamment sur elle, errant nuit et jour autour des chutes. Le rapide inférieur prend son nom de l'esprit femelle, nommé Nagoshi, qui est la femme de Samba.

Voici la légende que m'a racontée à ce sujet notre guide Aviia avec une conviction chaleureuse :

Dans les temps anciens, les habitants du pays avaient coutume

LÉGENDE DE FOUGAMOU. 97

de se rendre à la cataracte, et de déposer sur la rive du bois et du charbon ; puis ils s'écriaient : « O puissant Fougamou, je voudrais bien que ce fer fût travaillé en couteau, en hache (ou en n'importe quelle autre arme). » Et le lendemain, quand ils revenaient au même lieu, ils trouvaient l’arme forgée à souhait. Un jour cependant un homme vint, avec son fils, apporter du bois et du charbon; puis tous deux eurent l’impertinente curiosité de rester là pour voir ce qui allait se passer. Ils se cachèrent, le père dans le creux d’un arbre, et son garcon derrière les branches d’un autre arbre. Fougamou parut avec son fils et se mit à l’ouvrage. Tout à coup le fils lui dit: Père, je sens une odeur d'homme ; à quoi Fougamou répondit : Il est tout simple que vous sentiez l’odeur de l’homme; est-ce que ce fer et ce charbon n'ont pas élé maniés par des hommes? et ils reprirent leur travail. Mais le fils s’interrompit bientôt après en répétant les mêmes paroles; alors Fougamou regarda autour de lui et découvrit les deux nègres. A cette vue il rugit de colère, et, pour punir ces téméraires, il changea l'arbre dans lequel le père était caché en une fourmilière, et la cachette du fils en un nid de fourmis noires. Depuis lors, Fougamou n'a plus forgé de fer pour les hommes. »

Le ciel fut nuageux tout le jour, et je ne pus me livrer à aucune observation pour déterminer la latitude du rapide Nagoshi; mais comme j'ai pris une série de hauteurs, ainsi qu'une altitude stellaire à Mandji, et que j'ai eu bien soin de tenir note de mon estime de route pendant mon voyage depuis le confluent de l'Ovigui jusqu'à la cataracte, il sera possible, avec un peu de soin, de fixer la position de ce lieu; ce qui mettra les géographes à même d'éclaircir beaucoup de points restés douteux sur les cartes de ces parages.

Il était presque nuit lorsque j'eus réemballé mon appareil photographique. Notre marche rencontra bien des difficultés avant d’atteindre le gite où nous devions passer la nuit, c’est-à-dire un campement de pêche établi par les Ashiras sur les bords du fleuve. Nous fûmes surpris par l'obscurité au milieu de nos eflorts pour nous frayer un chemin dans l'épaisseur des bois, et parfois les interstices du feuillage nous laissaient voir une lune blafarde, à demi offusquée par de légères vapeurs. Le fracas de la cataracte et des rapides nous suivait pendant que notre troupe haletante errait le long du fleuve,

sur un sol inégal et rocailleux. Nous nous accrochions aux buissons d'épines, nous grimpions, et nous glissions dans l’eau; enfin nous arrivämes à l’ebando (au campement) à huit heures et demie du soir.

En chemin, Igolo, qui me précédait, tua un serpent venimeux couché

en travers de sa route. La hideuse bête avait une tête triangulaire et plate et des crochets d’une-longueur énorme.

A ma grande contrariété, l’ebando se trouva plein de monde. À peine y avait-il place pour s’y mouvoir. J'étais épuisé de fatigue et de faim. Mes mains et mes jambes saignaient des écorchures que m'avaient faites les épines, et mes vêtements étaient imbibés d’eau.

Page 1