LE MONT MURCHISON
A la fin, je me couchai à côté d’un des feux allumés, et ce fut ainsi que je passai la nuit. Mes compagnons Commis étaient fort mécontents, et Makondai éclata en imprécations contre ce voyage qui n'était bon à rien (okenda à nialai), disait-il, et qui ne nous avait pas fait avancer d’un seul pas vers Londres.
Le lendemain matin, 11 décembre, je réussis à remonter, dans une frêle pirogue, une partie du fleuve où la navigation était fort difficile, à cause de la quantité de roches et de petites îles qui le couvraient. Par intervalles le fleuve me semblait plus large qu'à Luba. Une de ces petites îles s’appelle Olenda.
En quittant l’ebando, je retournai à Luba. Le manque d'aliments nous menaçait d’une complète inanition; si bien que nous ne perdimes point de temps pour regagner l'Ovigui. Nous n'avions que tout juste la provision de bananes nécessaire, Je remarquais avec crainte que les eaux du fleuve croissaient rapidement et que le courant était violent. Le Ngouyai avait haussé en trois jours de quatre pieds et demi.
En remontant le fleuve, nous côtoyàmes le rivage pour nous ménager la perspective du Nkoumou-Nabouali. Quand le sommet de la montagne se dessina à l’ouest, nous la vimes se dédoubler; au lieu d’une seule cime, elle nous montra distinctement deux pics escarpés, couronnés de forêts épaisses. J’appelai cette montagne si remarquable le mont Murchison, du nom de mon honorable ami sir Roderick Murchison, l'illustre président de la Société géographique de Londres. Dans mes précédents voyages, j'avais estimé à soixante milles la distance entre Olenda et le Nkoumou-Nabouali; mais je reconnus que la distance réelle n’était que de trente-cinq milles. Un peu avant la rencontre de l'Ovigui, le Ngouyai semble couler parallèlement à la chaîne de montagnes qui est à cinq ou six milles de distance. Au petit village de Mandji, où nous passämes la nuit, je réussis à prendre l'altitude d’une étoile de la constellation Eridan. La latitude est de 1° 16° 26" Sud.
12 Décembre. — Le matin de bonne heure, un épais brouillard enveloppait les forêts et toute la largeur du fleuve; d’un bord à l’autre nous ne pouvions rien distinguer. Nous atteignimes l'Ovigui à huit heures dix minutes, et nous nous arrêtämes à un petit village de la
rive. Le chef nous donna une touffe de bananes et une poule, et les habitants nous vendirent une grande quantité de poisson séché et fumé. Quelle joie nous causa cette abondance de mets après la famine des trois jours précédents! À deux heures et demie de l’aprèsmidi, nous débarquions à Dihaou, dont le chef s'était absenté pour une partie de pêche.
13 Décembre. — Le bon vieux chef Dihaou revint le maün et témoigna une joie sincère en me revoyant. J’entendis raconter, comme à l'ordinaire, une affreuse histoire de sorcellerie; car il ne se passe guère de semaine, dans ces malheureux villages, sans quelque événement de ce genre. Un pauvre diable, assis à terre dans une rue, chantait d’une voix plaintive une chanson de deuil. Je lui demandai la cause de son chagrin, et j'appris que, le chef d’un village voisin étant venu à mourir, un grand docteur avait déclaré qu'il avait été ensorcelé par cinq personnes, au nombre desquelles étaient la mère, la sœur et le frère de ce malheureux. Les trois suspects avaient été massacrés sans pitié par le peuple, tandis que leur maison et leurs plantations étaient saccagées et brülées. ÿ
Du Ah au 16 décembre. — Nous fûmes arrêtés à Dihaou par les opérations de commerce d'Aringui. Je profitai de ce temps pour prendre des observations de latitude. La position de ce village est à-4° 24° 3" Sud.
Le 17, il ne fallait pas songer à remonter l’Ovigui en canot, car le courant était devenu trop violent par suite des pluies; le canot, d’ailleurs, était trop frêle pour porter toute notre troupe. Aussi allämes-nous débarquer à l’autre bord où commençait le chemin qui conduisait à Olenda. Nous marchâmes pendant quelques milles à travers la forêt. A quatre heures de l'après-midi nous essuyâmes un violent orage, et quand nous arrivâämes au vieil ebando où nous devions passer la nuit, nous étions trempés jusqu'aux os.
Comme nous atteignions enfin le hangar, impatients de trouver un abri contre la pluie qui nous pénétrait, un de mes hommes poussa un cri d'alarme. Nous reculâämes tous, t'ébuchant sur des poutres tombées et nous débattant dans la boue. La cause de cette frayeur était un gros serpent roulé à terre sous le hangar. Ce serpent était de l'espèce la plus venimeuse qui soit connue dans toute l’Afrique