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CHAPITRE. VI LE PAYS D’ASHIRA

Grand palabre au sujet de la route à suivre dans l’intérieur, — On m'empèche de passer

sur le territoire des Apingis. — Messagers envoyés au chef d'Otando. — Changement dans

les mœurs des Ashiras. — Décroissance de la population. — Le potamogale velox. —

Habitudes de cet animal. — Ancienne description que j'en ai faite. — Visite à Angouba. —

Immense plantation de bananiers. — Querelle avec Mpoto, neveu d'Olenda. — Embarras et tourments. — Apparition de la petite vérole.

23 Décembre 1864. — Ce jour-là il v eut une assemblée des principaux personnages du pays d’Ashira, pour discuter l'importante question de mon voyage à l'est. Mon intention était, au départ d'Olenda, de suivre la même route que j'avais prise lors de ma première expédition, c'est-à-dire de traverser le territoire des Apingis. Mais Olenda et les Ashiras suscitèrent des obstacles à cet arrangement, déclarant que je ferais mieux de passer par le pays d'Otando, situé un peu au sud de l'Apingi.

J'appris, dans le cours de la discussion, la vraie cause de l’opposition d'Olenda. Il paraît que lorsque j'eus autrefois quitté l'Apingi, les habitants de cette contrée ne purent s'imaginer ce que j'étais devenu, et que Remandji, leur chef, eut beaucoup à souffrir de leurs conjectures à ce sujet. Ils prétendaient qu'il m'avait caché dans les bois afin de me garder pour lui seul. Aussi allèrent-ils en corps lui demander ce qu'il avait fait de moi. Ils voulaient aussi qu’on leur distribuât quelques-uns des présents que j'avais donnés à leur chef. Peu de jours après, Remandji mourut et son fils le suivit de près. Tout le monde aussitôt de crier à la sorcellerie. Les uns disaient que

sans doute les peuples voisins avaient fait périr le roi pour s’appro-

prier son homme blanc (Ntangani); les autres (et l’avis de ceux-là prévalut) prétendaient que c'était moi qui l'avais tué, dans l’intenlion secrète, que me suggérait mon amitié pour lui, d’emporter son corps avec moi dans mon pays. Le roi actuel, je le sus depuis, avait envoyé secrètement des messagers à Olenda pour l’avertir de ne pas m'encourager à traverser son territoire. « Il n'avait pas besoin, disait-1l, de suivre l'Æsprit blanc dans un monde inconnu, comme avaient fait Remandji et son fils. Il aimait mieux rester chez lui et manger des bananes, Le monde qu'il connaissait était assez bon pour Jui, »

Voilà un bel exemple des grossières idées et des bizarres superstitions de ces étranges peuples! Voilà l'obstacle irritant qui s’oppose par-dessus tout aux tentatives des voyageurs pour pénétrer en Afrique ! Il est clair que je devais renoncer à traverser le territoire des Apingis, quand de pareilles accusations pesaient sur ma tête.

Après une longue discussion et quelques discours fort peu concluants, 1l fut convenu que je passerais par le pays d'Otando, et qu'Olenda enverrait sur-le-champ un exprès au chef pour l’informer de ma prochaine visite, et lui demander une escouade de porteurs pour mes bagages. C'est la meilleure manière, ou, pour mieux dire, c'est la seule de se transporter d’un point à un autre dans cette partie de l'Afrique.

Je ne restai que peu de temps à Olenda; car dès que les hommes d'Otando furent arrivés, j’emballai mes effets pour partir tout de suite. En attendant, j'employai le temps à étudier la photographie, à faire des observations astronomiques et à ajouter bon nombre de sujets à ma collection d'histoire naturelle. Par suite des nombreuses séries d'observations que je fus à même de faire dans cet endroit, je trouvai que la latitude d’Olenda était de 4° 44° 22°” Sud, sa longitude de 10° 30° 34° et son altitude d'environ 526 pieds au-dessus de la mer.

Quelques promenades que je fis aux environs de la prairie d'Ashira me mirent à même de constater que la population de ce pays avait sensiblement décru depuis ma première visite, qui datait

de six années. Beaucoup de villages, éparpillés alors sur les collines

LE POTAMOGALE YELOX. 105

et dans les vallées, avaient disparu. Il est vrai que quelques chefs avaient émigré avec leurs peuplades pour établir de nouveaux villages dans les bois qui entourent la prairie ; je crois, néanmoins, que le chiffre total de la population est considérablement réduit. Autrefois cette tribu était supérieure à toutes ses voisines pour l’industrie, pour la propreté et pour la qualité supérieure de ses vêtements et de ses parures; aujourd'hui, sa déchéance n’est que trop visible. Les jolis tissus que ces Ashiras avaient coutume de porter sont remplacés par des cotonnades minces, mesquines et sales. Quelques vieilles femmes seulement portent encore des colliers de grelots de cuivre. Les jeunes gens des deux sexes ont aussi renoncé à l'usage de limer leurs dents de devant, et j'ai remarqué que la mode de leurs coiffures est complétement changée. Leur commerce toujours plus actif avec le Rembo à eu pour effet d'introduire chez eux les modes des Commis. La tribu des Ashiras est maintenant en relation continuelle avec celle des Commis, et dans ces dernières années les belliqueux Bakalais ont épousé aussi un grand nombre de femmes ashiras, qu'ils ont naturellement emmentées chez eux.

Le 28 décembre fut un heureux jour pour moi, car je réussis à satisfaire un désir dont j'étais possédé depuis bien longtemps, celui de me procurer plusieurs spécimens de ce curieux animal qui ressemble tant à la loutre, le polamogale velox. Ce fut une de mes plus

intéressantes découvertes lors de mon premier voyage, et j'en ai donné une description qui a été publiée dans les procès-verbaux de

la Société d'histoire naturelle de Boston, pour 1860 (vol. VIT, page 3953). Je n'avais pu malheureusement rapporter que la peau de cet animal. Aussi, quand j'eus à soutenir à cette occasion une de ces rudes attaques que l’on ne m'a pas épargnées, il me fut impossible de produire le squelette où la figuration complète du sujet à l'appui du compte que j'en avais rendu. Favais examiné l'individu vivant et je l'avais ensuite dépeint de souvenir, comme ayant beaucoup de conformité avec la loutre. Mais mon critique, sur le simple examen de la peau, tourna mes allégations en ridicule et déclara que ce mammifère n'avait jamais appartenu à l’ordre générique des loutres, mais bien à la classe des animaux rongeurs. Il proposa même de lui ôter le nom que je lui avais donné, et de lappeler mythomys en mémoire de ma description soi-disant fabuleuse. On peut dès lors se figurer quelle joie je ressentis quand je parvins à me procurer un double échantillon du potamogale. Je conservai les squelettes des deux individus aussi bien que leurs peaux, et je voulus tout de suite les envoyer à Londres pour bien constater l'exactitude de mes observations !. Quelques semaines plus tard, étant à Mavyolo, je me procurai encore quatre nouveaux sujets.

Le potamogale se trouve près d'Olenda dans des cours d’eau ombragés et rocailleux; il glisse sous l’eau à la poursuite de sa proie avec une extrême agilité. En ouvrant l'estomac de ceux que j'avais capturés aux environs d'Olenda, je n'y ai trouvé que des crabes d'eau douce. Comme dans cette saison de l’année toutes les eaux sont troublées par les grands courants, je suppose que le potamogale, n’y pouvant trouver de poissons, sa nourriture ordinaire, est obligé de se contenter des crustacés qu'il surprend hors de leurs trous, sous les rochers et sous les pierres, au bord des petits ruisseaux. Sur les quatre sujets pris à Mayolo, trois avaient des poissons dans leur estomac, et le quatrième des crustacés. On ne rencontre pas cet animal dans le Ngouvai ni .dans les grands fleuves du pays.

1. Indépendamment de mes spécimens, un sujet de l'espèce du polamogale velox est tombé entre les mains du professeur Allman, d'Édimbourg, qui le premier à bien voulu faire savoir que j'avais pris soin de décrire et de classer cet animal. (Voir les Mémoires du professeur Allman dans les Mémoires de la Socièlé zoologique.;

VISITE A ANGOUKA. 107

Il ne se tient que dans les petites rivières. La saison sèche le fait presque disparaitre.

Parmi mes excursions aux environs d'Olenda, figure la visite que je rendis au village de mon ancien ami, le chef Angouka, à dix milles nord-est de la capitale. Notez que si je donne à Olenda le titre de capitale du pays d’Ashira, je ne veux pas dire que ce soit le plus grand des villages. Il y a une curieuse remarque à faire dans cette partie de l'Afrique, c’est que la résidence du principal chef ou roi de ces tribus est souvent un hameau plus chétif que celles des autres chefs, ses subordonnés. L'importance du village royal dépend d’une foule de circonstances et surtout du caractère personnel du roi. S'il est d’un naturel conciliant et confiant, et en même temps énergique et courageux, il rallie autour de lui un grand nombre de sujets qui sentent le besoin d’une protection efficace. Si, au contraire, il est lurbulent ou plus suspect qu'un autre d'employer la sorcellerie, etc., etc., les petits chefs et le peuple s’écartent de lui tant qu'ils peuvent. On verra plus tard que le village d'esclaves du roi Olenda, établi dans les bois de son voisinage, était beaucoup plus spacieux et mieux ordonné que celui qu'il habitait luimême.

Angouka, ainsi que plusieurs autres chefs, avait déplacé son village, depuis que j'avais visité ce pays. Nous passämes, en allant le voir, devant les restes de son ancienne résidence. Chose étrange ! ces gens-là semblaient avoir quitté leurs habitations juste au moment où les arbres à fruits qu'ils avaient plantés au prix de tant de labeurs allaient les récompenser par une abondante récolte. Mon fidèle ami Quenguéza m'accompagnait, et Angouka nous fit un accueil cordial. En souvenir de ses bons procédés pour moi, je lui donnai un grand habit, une pièce de belle toile et un collier de grosses perles. Nous fimes fête de grand cœur au régal d’une antilope qui venait d’être tuée le jour même de notre arrivée.

Ce qu'il y avait de plus remarquable dans la résidence d'Angouka, c'était la grande étendue de son bois de bananiers, la plus vaste plantation de ce genre que j'aie jamais vue en Afrique. Elle contenait, suivant mes calculs, environ trente mille pieds d’arbres, séparés presque tous les uns des autres par un intervalle de cinq pieds.

Chaque arbre pouvait bien produire en moyenne une demi-douzaine de rejetons, mais les indigènes ont coutume d’abattre tous ces plants, excepté deux ou trois. Les touffes de bananes produites par chaque arbre pesaient en général de vingt à quarante livres; pourtant j'en ai vu qui ne pesaient pas moins de quatre-vingts à cent livres. Il n°y a pas de céréale qui puisse, dans le même espace de temps, fournir autant de ressources alimentaires. Il ÿ avait là plusieurs variétés de bananiers. Les uns portent des fruits six mois après que les jets ont été plantés, d'autres après huit où dix mois; pour d’autres enfin il faut attendre dix-huit mois. Ces derniers, en général, produisent des fruits superbes. La vue se reposait avec plaisir sur cette immense plantation, dont le magnifique feuillage couvrait des collines et des vallées. Pour ma part, je ne vis rien, pendant plusieurs mois, qui me fût plus agréable. IT y avait, sur la lisière des forêts qui bordent la prairie, des arbres qu'on n'avait pas abattus, mais que l’on avait fait périr en les dépouillant de leur écorce ou en allumant du feu à leur base.

Le matin, une légère vapeur suspendue sur ce paysage jetait un

voile transparent sur les forêts des hauteurs voisines.

Je passai dans une grande anxiété d'esprit les premiers jours de la nouvelle année. Feus, en premier lieu, de fâcheux démêlés avec les Ashiras, par suite des intrigues des Commis de mon escorte ävec des femmes du pays. Ce fut l'occasion d'une vive querelle entre moi et Mpoto, le neveu du roi Olenda, homme d’un caractère très-violent. Mpoto était un nègre à tête chaude, toujours mal disposé pour les étrangers. Un matin, animé de je ne sais quels instincts turbulents, il quitta son village, qui était assez près d'Olenda, vint saisir Igala, le chef de ma troupe, et le coucha en joue avec son fusil. Si je n'étais pas intervenu, le sang aurait coulé, et je ne pus empêcher le furieux de tirer qu'en le menaçant de mon revolver. Tous mes hommes avaient pris les armes, et il faillit s’ensuivre une mêlée générale. Igala se conduisit comme un brave qu'il était; il fit face intrépidement à cet enragé Mpoto, qui tenait le canon de son fusil à cinq pieds de sa tête, et vous n’auriez pas vu tressaillir un seul

muscle de sa figure, Olenda vint ensuite interposer son autorité, et

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