MES PORTEURS TOMBENT MALADES
ordre à son neveu Arangui (le même qui m'avait conduit aux chutes de Samba Nagoshi) de me servir de guide dans le pays d'Otando.
Trois fois j'avais réuni des porteurs pour mon voyage, et chaque fois les pauvres diables avaient été atteints de l'épidémie avant même d’avoir terminé les emballages. Bien que j'eusse mis de côté une grande partie de mes denrées, ce qui avait réduit de beaucoup les bagages, il me fallait encore bien plus de porteurs qu'il n'y avait de gens capables de ce service dans tout le village d’Olenda. Une tren-
* taine d'hommes, voilà tout ce que je pus réunir sur l’ordre exprès du
chef; et ces gens-là étaient si fiers de cette distinction qu'ils refusèrent d'aller dans d’autres clans recruter des compagnons.
Les conditions de payement furent les plus difficiles que j'eusse encore eues à débattre. Les coquins savaient bien dans quel embarras je me trouvais, et leurs prétentions s’en accroissaient d'autant. La finesse de ces gens-là ne le cède en rien à l’habileté de nos meilleurs diplomates. Quand il fut question de régler le prix de leurs services, les plus âgés prirent mon parti dans le débat et battirent en brèche les prétentions des plus jeunes, comptant bien, en récompense de ce zèle complaisant, obtenir pour eux-mêmes un salaire plus élevé. Mais ce n'était là qu'une adroite manœuvre, concertée d'avance entre eux tous, pour aboutir à une hausse de prix générale; car lorsque j'eus payé tout le monde, les plus jeunes se retirèrent et refusèrent tout net de me suivre plus loin, à moins que je ne leur donnasse le même salaire qu'aux plus âgés, qui, disaient-ils, n'avaient pas de si lourds fardeaux à porter.
Mon plan était de mettre au plus tôt mes hommes hors des atteintes de la petite vérole, en les envoyant d'avance avec une partie de mes denrées dans le pays d’Otando, sous la-conduite d'Arangui, sauf à les rejoindre avec le reste de mes bagages, lorsque Arangui serait revenu. Mais mes fidèles gardes du corps ne voulurent point entendre à ces arrangements. Après en avoir délibéré entre eux, ils vinrent me déclarer qu'ils refusaient de me laisser seul.
« Qui donc, me dirent-ils, au milieu des ravages de ce terrible mal, fera votre cuisine et lavera vos vêtements? Ces Ashiras pourraient bien vous empoisonner en mêlant du fiel de léopard à vos ali-
ments. I faut au moins que plusieurs des nôtres demeurent ici, quoi qu'il puisse arriver. » |
Je fus obligé de céder à leur résolution et je fis choix de cinq d’entre eux pour rester près de moi : Macondai, Ngoma, [gala (lesclave de Quenguéza), Igalo et Retonda. Les autres, Igala, Rebouka, Mouitchi, Rapelina, Rogueri, ainsi que les porteurs, c’est-à-dire tous les hommes disponibles de la tribu d’Olenda, partirent avec Arangui le lendemain matin. Cette division de ma troupe fut une faute. Elle donna aux Ashiras l’idée de me voler, comme je le raconlerai tout à l'heure.
Mes arrangements pris, Quenguéza me quitta pour retourner à Goumbi. J’eus soin, avant son départ, de prendre sa photographie, heureux d’avoir ce souvenir d'un si excellent homme. Comme il s'imaginait que le chemin que j'allais suivre me mènerait tout droit dans le pays des blancs, 11 me recommanda instamment de lui rapporter une grosse cloche, une épée d'argent, un coffre-fort et quantité d’autres belles choses. Au moment de son départ, il prit mes deux mains dans les siennes, puis les frappa en invoquant pour moi l'esprit de ses ancêtres. Je le suivis des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu dans les hautes herbes de la prairie ; après quoi je retournai tout triste à ma cabane. Je venais de quitter le meilleur ami que j'eusse en Afrique.
Les hommes venus de Goumbi pour y ramener Quenguéza m'avaient apporté un paquet de lettres et de journaux que m'adressaient mes amis d'Angleterre, de France et des États-Unis. Cette correspondance, venue par le vapeur-poste jusqu'à Fernando-Pô, avait été transmise de là au Gabon par un bâtiment à voiles, puis expédiée sur le Fernand-Vaz par une pirogue du pays; enfin on me l’avait envoyée de mon village à Goumbi par un nègre. Malgré tous ces transbordements, le paquet était intact, et je sus plus tard qu'il n'y manquait rien.
Quelle joie me causèrent ces bonnes lettres, si amicales, si pleines d’encouragements et de bons souhaits! C'était une force nouvelle qui m'arrivait pour me soutenir dans mon entreprise au moment où je sentais ma résolution défaillir. Les lettres de sir Roderick Murchison, et surtout celles du professeur Owen, me rendirent
MORT DE MPOTO. 115
en quelque sorte la vie. Parmi les journaux que je reçus, il y avait un numéro du Temes qui contenait un article sur la mort du capitaine Speke. Ce fut la seule mauvaise nouvelle qui me parvint, et je me mis à réfléchir douloureusement sur ce que la vie humaine a de précaire et d’incertain. Voilà un homme intrépide et énergique qui a bravé les mille dangers d’une expédition au centre de l'Afrique, et qui, rentré sain et sauf dans sa famille, y meurt par un accident vulgaire !
Le paquet contenait, avec d'autres journaux ou revues, beaucoup de numéros des Nouvelles illustrées de Londres et du Punch. Ces feuilles me furent très-utiles dans la suite, car elles divertissaient extrêmement les nègres chez qui je m'arrêtais; c’étaient, aux veux des chefs, des présents de la plus grande valeur. L’Africain primitif est comme l'enfant; il adore les livres à images et les écrits illustrés.
Après le départ de Quenguéza, la petite vérole étendit encore ses ravages. Pas un jour ne se passait sans faire des victimes. Chaque nouveau décès était annoncé par un coup de fusil, dont le bruit retentissait douloureusement au fond de mon cœur. Du matin au soir, dans ma solitude, j'entendais les cris de désespoir et les chants funèbres des parents rassemblés autour d’un cadavre. Les imprécations de ces malheureux pleuvaient de toutes parts sur moi, comme sur l’auteur de leurs maux. À tant de misères vint se joindre un nouveau fléau : la famine! I] ne restait personne pour s'occuper des récoltes, et quand mes hommes allaient chercher des vivres dans les villages des environs, ils étaient chassés et menacés de mort par les habitants frappés de terreur, qui voyaient en eux des propagateurs de contagion et de famine.
Toutes les femmes du roi Olenda avaient succombé. Heureusement Olenda lui-même me restait attaché. Tant qu’il eut des vivres, il les partagea avec nous. Mais des épreuves plus cruelles nous étaient encore réservées. Une nuit, nuit terrible, éclatèrent des gémissements qui eurent bientôt un écho dans tout le village : c'était l'annonce de la mort de Mpoto, le neveu et l'héritier présomptif du roi. Puis, le matin, la faible et tremblante voix du pauvre vieil Olenda s'éleva, modulant des chants funèbres. Les habitants m'imputaient la mort de Mpoto, cat on se rappelait notre querelle; d’ailleurs
ils voyaient tous les Ashiras malades, tandis que ma troupe était préservée. Ce fut un cri général contre moi; nous courions le risque d'être attaqués par tout un peuple que la mort de Mpoto avait exaspéré. Aussi me tenais-je sur mes gardes, mes revolvers à la main. Bientôt nous recümes le dernier coup : Olenda lui-même tomba malade et mourut. C'était le dernier de sa tribu qui succombait au fléau, si toutefois c'était de la petite vérole qu'il mourait. En fin de compte, il ne restait plus sur pied que Macondai et moi; car mes trois autres fidèles étaient, à mon grand chagrin, tombés malades avec des symptômes de la pire espèce. Ngoma surtout était cruellement atteint : sa peau boursouflée se détachait par lambeaux, sa figure était toute gonflée et son corps exhalait une odeur presque cadavéreuse. Il couchait cependant près de mon lit, n'ayant pas d'autre gîte que ma cabane. Igala, l’esclave de Quenguéza, était à peu près dans le même état.
On ne peut s'imaginer mon anxiété le jour où Olenda s'était plaint pour la première fois de chaleur interne et de soif. Sa fièvre augmenta les deux jours suivants avec faiblesse croissante et somnolence, mais sans les symptômes extérieurs de la petite vérole. Quand je vins m'asseoir à son chevet, le vieillard, voyant mon air désolé, me dit : « Ne vous affligez pas, Chaillie ; ce n’est pas votre faute; ce n’est pas vous qui êtes la cause de mon mal, je le sais bien. » Pendant la troisième nuit, un cri de douleur qui se répétait de maison en maison, et dont je comprenais trop bien le sens, vint m'apprendre que le seul ami qui m'était resté n'existait plus. Il mourut, m'a-t-on dit, sans agonie, passant tranquillement du sommeil à la mort. Quelques instants avant d’expirer, il avait recommandé à son entourage de veiller à ce qu’on ne me fit pas de mal.
J'avais peur cependant que les sujets d'Olenda ne fussent pas aussi justes que lui, et qu'on ne m'attribuât cette mort si inattendue. Quelques jours avant sa maladie, j'avais pris sa photographie trèsressemblante, au grand étonnement et à la grande frayeur du peu de gens qui étaient encore assez bien portants pour assister à cette opération. J'aurais bien voulu, plus tard, ne pas l’avoir faite, car il n’en fallait pas davantage pour provoquer une accusation de sorcellerie. Par bonheur les choses prirent bientôt une meilleure tournure. Les parents