‹ L'Afrique sauvageChapitre 46 sur 196 · CIMETIÈRE DES CHEFS ADEMBA · texte numérisé non relu

CIMETIÈRE DES CHEFS ADEMBA

du feu roi avaient été si touchés de mon chagrin pendant la maladie et après le décès du vieillard, qu'ils vinrent encore me trouver, non pour m'accuser d'avoir causé sa mort, mais, au contraire, pour me consoler, en me disant que si Olenda n'était plus, sa tribu n'avait pas péri avec lui, qu'ils voulaient enfin accomplir ses vœux et me procurer des hommes pour porter mes bagages à Otando.

Ce jour-là même, Macondai tomba malade à son tour ; une forte fièvre, avant-coureur de la petite vérole, s’empara de lui. Je fus une semaine à trembler pour la vie de mon bien-aimé serviteur; car l’éruption ne se décidait pas. J’étais seul près de lui; personne ne m'aidait à lui donner des soins. Il fallait aller chercher de l’eau, ramasser du bois et faire la cuisine, aussi bien pour moi-même que pour les pauvres gens retenus au lit par la maladie.

Cependant les habitants du village s’occupèrent de me procurer des vivres. Ceux qui étaient assez près de la plantation pour s'y traîner allèrent cueillir des bananes pour moi, et les invalides mêmes, hommes et femmes, m'envoyèrent une partie de leurs provisions en disant : «Nos hôtes étrangers ne doivent pas souffrir de la faim. »

Le pauvre Olenda fut enterré dans le cimetière des chefs du clan d’Ademba, de ce même clan des Ashiras sur lequel il avait régné. Je dis enterré, quoique ce terme ne s'applique guère à la méthode, encore en usage chez ces peuples, de déposer les corps à la surface du sol. Le cimetière était dans un petit bois planté à la sortie du village. Je donnai de la poudre aux habitants pour tirer des salves de mousqueterie aux funérailles. Ils vinrent me demander une ombrelle qu'ils voulaient enterrer avec leur chef, comme un objet précieux et digne de le suivre dans le cercueil. La douleur fut grande le jour des obsèques. Les femmes se rasèrent la tête, s’habillèrent de chiffons et se barbouillèrent de cendres. Quand on emporta le corps du village, des cris de désespoir éclatèrent. Ce n'étaient de toutes parts que gémissements et lamentations. « Il ne prendra plus soin de nous! s’écriait-on, il ne nous parlera plus! Oh! Olenda, pourquoi nous as-tu quittés? Olenda, Olenda, pourquoi nous as-tu quittés ? »

Deux jours après, j'allai visiter le cimetière. Le corps du vieux chef était placé à terre, äans la posture d’un homme assis, enve-

loppé dans une grande redingote européenne que je lui avais donnée. Près de lui était la fameuse ombrelle. La tête ressemblait déja à un crâne dépouillé, tant la peau qui la recouvrait était mince, ridée et parcheminée., À ses côtés était placé un coffre tout plein des présents que Je lui avais faits, ainsi que la vaisselle, les vases, les ustensiles de cuisine qui lui avaient servi, sa pipe favorite et un peu de tabac. Un grand feu était allumé; feu que le peuple a soin d’entrelenir jour et nuit près du corps de son chef, souvent pendant plusieurs semaines. Je vis aussi des provisions de bouche placées, suivant la coutume du pays, à portée du cadavre et renouvelées tous les jours. L'aspect de ce lieu était bien triste, comme on peut se limaginer. Tout alentour, sur le sol, étaient épars les ossements des ancêtres du chef d’Ademba, dans leurs diverses phases de décomposition.

Quelques jours après les funérailles, les habitants vinrent me trouver et me déclarèrent qu'ils avaient vu, la veille au soir, Olenda lui-même se promenant dans le village. Il leur avait dit qu'il ne les avait pas quittés tout à fait, mais qu'il viendrait de temps en temps voir par lui-même comment ils se portaient. [ls parlaient de bonne foi, je n'en doute pas, tant leur imagination était surexcitée par toutes les scènes terribles de cette cruelle période.

La riante prairie de l’Ashira était devenue une vallée de mort. Les villages ressemblaient à autant de charniers. Partout où j'allais, mes yeux ne rencontraient que des spectacles d'horreur. Des victimes du fléau dévastateur, aux diverses périodes de leur mal, gisaient de tous côtés, dans les cabanes, sous les hangars; de hideux ulcères les rongeaient, et des essaims de mouches venimeuses bourdonnaient aulour de ces carcasses déjà putréfiées, quoique vivantes. Dans le voisinage des cabanes régnait un air pestilentiel. [ei des malheureux en délire ; là des agonisants décharnés, les yeux enfoncés dans leurs orbites, succombant à la faim autant qu’à la maladie. Plus loin, de misérables créatures, échappées d'un village voisin, venaient mourir, abandonnées dans quelques buissons. Combien je maudissais ma cruelle destinée ! Que n’aurais-je pas donné pour me retrouver dans la saine atmosphère de notre Europe civilisée, ne fussé-je que balayeur des rues dans une de ses villes!

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