ARRIVÉE DES MESSAGERS DE MAYOLO
Pour ajouter encore à mes chagrins et à mes pertes, dans celte époque fatale, un de mes jeunes Commis, Retonda, s’alita à son tour et mourut. Sa maladie n’était pas cependant l’epidémie régnante, mais une colique inflammatoire accompagnée .de vomissements. C'est le seul de ma petite troupe de gardes du corps que j'aie perdu dans ce voyage; brave garcon, d’ailleurs, dont je ressentis bien vivement la perte. Nous l’enterrâmes, roulé dans une natte, avec les honneurs
aceoutumés, et l’on tira des coups de feu sur sa tombe.
Peu de jours avant la mort d’Olenda, un certain nombre d'hommes, envoyés par le roi d'Otando, arrivèrent de la ville de Mayolo. Les nouvelles qu'ils m'apportaient n'étaient guère favorables à mon expédition. Les principaux personnages du pays s'étaient assemblés pour examiner l’objet de mon voyage, et, d’après leur avis, on ne devait pas m'autoriser à me rendre chez eux, attendu que J'apportais avec moi l’£viva, la peste. Cependant Mayolo lui-même paraissait bien disposé pour moi; il prit sur lui de m'inviter à venir le voir, sans que pourtant il me füt permis de rendre visite aux autres chefs. Les habitants de l’Apano, pays situé au delà de l'Otando, me firent dire aussi de ne pas m'avancer jusque chez eux.
Les messagers d'Otando, ayant quelques affaires dans le voisinage, me quittèrent en me promettant de revenir me chercher deux jours après. Nous employämes ce temps, moi et mes hommes, à faire nos paquets, dans l'espoir de nous remettre bientôt en marche. Trois jours entiers s’écoulèrent, au bout desquels j'appris, avec une vive contrariété, que mes Otandos étaient repartis en toute hâte pour Mayolo. Rien de plus malheureux pour moi. Témoins de la désolation et du dépeuplement des villages ashiras, ils étaient sans doute retournés pleins d’épouvante répandre ces nouvelles dans leur pays et conlirmer l’odieuse croyance que j'étais cause de tous ces maux.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi dans l'attente, l'isolement et l'anxiété. J’espérais de jour en jour voir Arangui revenir de Mayolo, pour m'aider à me mettre en route avec le reste de mes effets. La petite vérole commençait à s’affaiblir faute de victimes: mais les Ashiras étaient devenus plus défiants, et je sentais un orage sourd s’amasser contre moi. Un beau jour trois de mes hommes revinrent
tout à coup de Mayolo. Ils avaient laissé toutes choses en bon état, me dirent-ils; mais à ma grande surprise, ils m'apprirent qu'Arangui les avait quittés deux jours après leur arrivée à Mayolo, et qu’ainsi il devait être depuis Jongtemps de retour parmi nous, Il y avait à évidemment quelque machination secrète en vue de me voler, et je soupconnai Ondonga d'en être l'âme, car il m'avait maintes fois soutenu qu'Arangui était toujours à Mayolo. J'appris plus tard, en faisant une enquête à ce sujet, que plusieurs de mes caisses n'étaient Jamais arrivées dans l’Otando, et que les porteurs avaient rebroussé chemin avec leurs charges, sans doute par les ordres d’Arangui, qui se réservait une large part dans mes dépouilles. Les drôles s'étaient dispersés tout le long de la route de la forêt, et presque tous mes ballots avaient été vidés de leur contenu. Mes fidèles, qui s'étaient lassés de m'attendre, me dirent que, si les messagers de l’Otando étaient retournés dans leur pays en si grande hâte, c’est qu'ils avaient été chassés de la terre d’Ashira par les menaces d’Arangui, qui avait même arrêté l’un d'eux et l'avait fait prisonnier. C’est alors que mes hommes, redoutant quelque malheur, avaient résolu de dépêcher trois d’entre eux, bien armés, pour s'informer des causes qui me retenalent.
Je me voyais dans une position très-critique. Je n'étais pas du tout rassuré par l’indignation véhémente qu'Arangui avait affectée, disait-on, à la nouvelle de la friponnerie dont j'étais victime ; cär Je connaissais trop bien le caractère foncièrement hypocrite de ces Africains pour être dupe de ses protestations. J'avais été ignoblement volé, de connivence avec les principaux habitants d'Olenda ; de plus, un des messagers de Mayolo avait été fait prisonnier, quand j'avais absolument besoin qu'ils fussent libres pour m'ouvrir la route de l'Otando. Pourtant je recommandai à mes hommes de garder le silence sur ce vol, mon intention n'étant pas de provoquer un éclat ni de poursuivre un châtiment, avant d’avoir réuni des porteurs qui me missent à même de quitter enfin ce pays maudit.
J'avais peine malgré tout à cacher mon ressentiment, surtout lorsque je m'aperçus que tous les habitants du village étaient instruits du pillage de mes effets. Je les surprenais chuchotant ensemble mystérieusement et jetant des regards furtifs sur ma cabane. Mais tous,
TRAHISON D'ARANGUI. 121
hommes, femmes et enfants, avaient recu l’ordre de ne m'en rien témoigner, et pas un seul ne trahit le secret. Rien d'étonnant comme la précocité des enfants de ce pays dans l’art de dissimuler. De mon côté, obligé de jouer mon rôle, je leignais de ‘croire qu'Ondonga ignorait ce qu’Arangui était devenu. Le lendemain de l’arrivée de mes hommes, Ondonga, Mintcho et quelques autres vinrent me trouver pour me dire qu'ils allaient faire une démarche près d’Arangui, pour le décider à relâcher son prisonnier. Mais Arangui était obstiné, et ni les raisonnements de ses amis ni mes menaces n’eurent le moindre ascendant sur lui. Il paraît que, deux ans auparavant, les Otandos avaient arrêté un de ses parents et l'avaient mis aux ceps (nchogo) ; le vindicatif personnage usait de représailles. C’est ainsi qu'un pauvre voyageur en Afrique se trouve mêlé à un dédale de difficultés dont il a mille peines à se dégager. À la fin, Aranceui tomba malade. En proie aux craintes superstitieuses que son état Jui inspirait, il relàächa son prisonnier; mais ce malheureux avait les Jambes si rudement écorchées par les blocs de bois entre lesquels on
les avait resserrées, qu'il fut plusieurs Jours sans pouvoir en faire usage.
Cependant les nouvelles de la mort d'Olenda et de mon séjour forcé dans le pays étaient parvenues à Goumbi et Quenguéza avait fait dire qu'il allait revenir me chercher, puisque le roi défunt n'avait pas laissé dans son village un seul homme capable de transporter mes richesses jusqu'au pays voisin. Les gens qui apportaient ce message nous apprirent (ce dont je pus me convaincre par la suite) que tous les nègres qui étaient repartis avec Quenguéza étaient morts, soit en route, soit depuis leur arrivée à Goumbi. Le reproche de Quenguéza piqua au vif les Ashiras; ils commencèrent enfin à se mettre en mouvement. Toutefois, il me fut fort difficile de réunir le nombre de porteurs voulu; car ceux que j'avais déjà enrôlés ne se souciaient pas d’en aller chercher d’autres dans un clan étranger. Je fus obligé, pour en finir, de leur donner tout ce qu'ils demandaient, c'est-à-dire de leur abandonner les effets et les appareils que Je ne pouvais transporter plus loin, faute de bras.
Je réussis, en définitive, à me procurer une vingtaine d'hommes, y compris cinq Apingis, qui appartenaient à Mintcho. Je m'étais concilié celui-ci par le don d’un fusil, raison déterminante de son zèle et de ses efforts pour me recruter des hommes. Il fallut aussi abandonner à mes porteurs la plus grande partie de mes munitions, tout mon sucre, mon thé et mes articles d'habillement superflus.
Un des principaux de la troupe, Ayagui, fils d'Olenda, qui m'avait accompagné dans mon premier voyage, déclara tout tranquHlement, après avoir reçu son salaire, qu'il lacceptait comme la juste rémunération des soins donnés à deux de mes hommes, mais que ni lui ni ses esclaves ne feraient un pas de plus avec moi si l'on n’augmentait pas leur paye. Cette nouvelle marque de mauvaise foi me fit bouillir d'indignation ; mais je me contins, obligé de céder. J'étais entièrement à la merci de ces coquins rapaces. Ce n'est pas seulement la cupidité qui les excite à ranconner un voyageur, c'est aussi leur jalousie des tribus voisines, avec lesquelles ils craignent de partager les dépouilles de l'homme blanc.