VILLAGE ESCLAVE DU ROI OLENDA
étonné de trouver là des cabanes mieux bâties qu'à Olenda, et en même temps plus de propreté et d'ordre. La plantation s’étendait sur un terrain pittoresque et accidenté, coupé par des ruisseaux transparents comme le cristal. Ces frais cours d’eau serpentaient sous des ombrages épais ; une riche végétation s’épanouissait sur leurs rives ; les troncs et les branches des arbres étaient enveloppés, jusqu’au faîte, de plantes grimpantes et de lianes flexibles. Les bananiers aux feuilles larges et lisses, les bouquets de pistaches et les légères tiges vertes de la canne à sucre réjouissaient l'œil et cachaient les troncs noircis et le bois mort qui d'ordinaire impriment à ces défrichements un cachet de morne stérilité.
Ce village d'esclaves avait son chef, esclave lui-même. C'était un indigène d’Ashango, grand personnage dans son propre pays, qui sans doute avait été vendu comme esclave, sous le coup d’une accusation de sorcellerie. Ce sauvage me frappa par sa bonne mine et son air ouvert. Îl avait plusieurs femmes et beaucoup d'enfants. Les autres esclaves l’appelaient leur père et l'autorité qu'il exerçait sur eux était toute patriarcale. Les plantations fournissent à la nourriture de ce chef et de sa famille; ses femmes d’ailleurs ont aussi des pièces de terre qu'elles cultivent elles-mêmes avec l’aide des autres. La plupart de ces esclaves étaient échus par héritage au vieil Olenda. et quelques-uns n'avaient pas connu d’autre maître que lui. Ce village n’élait pas la seule colonie d'esclaves possédée par le feu roi, mais c'était la plus considérable.
Je trouvai là des précautions sanitaires très-sévères contre l’épidémie régnante. Tous ceux chez qui apparaissaient les premiers symptômes de la petite vérole étaient transportés sur-le-champ dans un hameau voisin, petit groupe de cabanes affecté à cette destination; 1l était plein de malades. Les nègres l’appelaient le village de la petite vérole.
Nous passämes une nuit dans la plantation et le lendemain, de bonne heure, Ondonga me rejoignit avec une partie de mes porteurs. La première nouvelle que j'appris, on peut juger avec quel déplaisir, c'est que les autres s'étaient enfuis avant même de se mettre en chemin et, bien entendu, avec l'argent reçu d'avance; ensuite je m'aperçus qu'il me manquait trois de mes ballots. Je
restai convaincu, malgré les belles protestations d'Ondonga, qu'il était à la tête d'un nouveau complot formé pour profiter de mes embarras et pour me dévaliser. Il se montra pourtant assez inquiet de ce qui s'était passé, et dans le cours de la journée on me rapporta mes ballots ; mais ils étaient tout ouverts, et leur contenu avait disparu. Là-dessus, Ondonga affecta une violente colère contre les fripons inconnus et déclara bien haut qu'il ferait une rude guerre aux misérables qui avaient osé dépouiller son homme blanc. Un moment je le crus sincère ; je supposais que, jeune comme il était, ce successeur d'Olenda n'avait pas encore assez d'autorité sur des hommes indisciplinés pour les empêcher de me voler. Le vieux chef esclave unit sa voix à ce cri d'indignation factice, et donna des piques à ses enfants, en leur commandant de se mettre en campagne pour me faire restituer ce qu’on m'avait pris; puis ils s’élancèrent tous dehors, criant, tempêtant, et menaçant de mort les voleurs.
Le lendemain on me rapporta une partie des objets enlevés; mais le contenu de ma principale caisse, mes appareils photographiques, dont la perte était irréparable, deux verres réflecteurs et deux rideaux -noirs, tout cela avait été pris ou détruit.
Un plus grand malheur pour moi que la perte de mes effets et la désertion de plusieurs de mes porteurs, ce fut la maladie de mon fidèle compagnon, Macondai, le dernier frappé par la petite vérole. Nous ne pouvions retarder notre voyage; et cependant comment le laisser derrière nous? Mille motifs me le défendaient. Quand nous reprimes notre marche, il essaya de nous suivre, mais il se trouva si mal qu'il fallut faire halte. Dans cette extrémité, comme dans toutes les conjonctures où le salut de notre troupe était en jeu, je tins conseil avec mes fidèles gardes du corps; mais quand je témoignai l’intention de rester en arrière pour prendre soin de Macondai, ils s’y opposèrent formellement, alléguant que je m'exposais à de nouveaux larcins si j'envoyais mes bagages en avant sans les accompagner en personne. Le pauvre garcon me conjura lui-même de le laisser là.
« Tous vos porteurs vous abandonneront, me dit-il, si vous n'allez pas avec eux, et vous n’arriverez jamais à Mayolo. »
A la fin, nous nous décidämes à laisser Igolo avec lui dans le hameau isolé, voisin de la plantation, et Ondonga me promit, avec
DE MAYOLO,