‹ L'Afrique sauvageChapitre 5 sur 196 · ARRIVÉE EN VUE DES COTES · texte numérisé non relu

ARRIVÉE EN VUE DES COTES

fleuve. elle est difficile à découvrir. Lors de mon premier voyage, on la reconnaissait seulement à la ligne‘blanche d’écume qui bouillonnait au-dessus de sa.barre, ainsi qu'aux troupes criardes d'oiseaux pêcheurs qui voltigeaient tout autour. Mais cette barre semblait avoir changé de place; car nous passämes sans la distinguer.

Nous manœuvrâmes le long de la côte, jusqu'à ce que la nuit nous obligeät à jeter l'ancre. Le lendemain matin, nous reprimes notre course, sous une légère voilure, guettant l'apparition de quelque canot du pays, pour savoir dans quels parages nous nous trouvions. A la fin, nous vimes une barque se détacher du rivage; elle vint bord à bord avec nous, et nous informa que nous étions à quelques milles au sud du Fernand-Vaz. Le patron du bateau me reconnut. S'imaginant aussitôt que je venais installer un comptoir dans son village, il laissa éclater sa joie. À peine savait-il quelques mots de notre langue; aussi répétait-il à chaque instant : « Jeter l’ancre!.. ivoire en abondance!.. charger navire en quinze jours...»

Ce fut un coup terrible pour le pauvre diable, quand il sut que j'allais établir mon quartier général dans un autre village rival du sien, sur lés bords du fleuve. Il essaya de me faire croire que Rampano, le chef du pays que j'avais habité précédemment, était mort, et que son village s'était dispersé; mais je connaissais trop bien les vieilles rubriques de ces bons nègres pour me laisser prendre à de telles finesses. Le compère désappointé nous quitta avec dépit et

s’en alla prévenir ses camarades des autres canots de ne point se

rendre à notre bord ; de sorte que nous ne pümes nous procurer de pilote.

Comme nous rebroussions chemin en côtoyant le rivage, nous vimes les naturels, dans un état de vive surexcitation, courir de maison en maison et se rassembler sur la place. Chaque village avait arboré au haut d’un grand poteau le drapeau de signal que les chefs tiennent en réserve pour inviter les blancs à venir faire du commerce à terre; et, la nuit venue, des feux de joie furent allumés tout le long de la côte.

Enfin, le matin du 10, je reconnus bien le pays qui avoisine l'embouchure du fleuve. Nous diminuâmes de voiles. et bientôt nous vimes deux embarcations venir du rivage à notre rencontre. Dans

Al

la première, à mesure qu'elle approchait, je distinguais les traits de mon ancien ami Adjouatonga, chef de l’un des villages dépendants de la tribu Adjiéna, qui occupe l'entrée du fleuve. II grimpa à bord de notre bâtiment, et après avoir donné une poignée de main au capitaine, il s'avança vers moi et les autres pour nous faire la même politesse. Mais quand je me retournai de son côté, il recula, frappé d'étonnement : « Étes-vous Chaillie? s’écria-t-il ou êtes-vous son esprit? Est-ce un revenant que je vois? Parlez vite; car je ne sais pas si je dois en croire mes yeux. Peut-être suisje devenu fou. » Le brave homme me serra dans ses bras avec des transports de joie, mais si étroitement et si longtemps que je finis par souhaiter que son amitié fût moins démonstrative, d'autant plus que son ardent enthousiasme s’exhalait en gouttes de sueur parfumées d'huile rance. Le second canot m'amenait aussi un autre ami, Sholomba, neveu de Rampano, le chef de mon ancien village; de sorte que je me vis bientôt entouré d’une foule de vieilles connaissances et obligé d'entendre un récit confus de ce qui s'était passé en mon absence, reproduit à la fois par une demi-douzaine de bouches actives et criardes.

Je m'occupai ensuite de chercher un moyen de débarquement. Sholomba me prévint que la passe du Fernand-Vaz était devenue fort mauvaise depuis mon départ, et qu'il serait moins dangereux de lancer un canot sur la côte à travers le ressac, que de tenter l’accès de l’embouchure du fleuve. On se trouvait alors au commencement de la saison pluvieuse, époque où les vents sont moins violents que dans la saison sèche, mais où la vague qui déferle sur les côtes, constamment fouettée par les vents de sud-ouest, ne laisse pas que d’être menacante. Cependant le premier débarquement s’opéra sans accident dans le canot d'Adjouatonga, qui était plus solide que les autres. Ce petit esquif fut lancé adroitement sur la lame, au bon moment, et porté par elle avec la vitesse de l'éclair jusqu'au rivage, où nous attendaient les bras d’une foule d’indigènes rassemblés pour nous recevoir. Après cette périlleuse descente, je me vis au milieu de plusieurs centaines de sauvages qui tous dansaient et poussaient des cris de joie frénétiques. Ils m'entrainèrent à travers une langue de terre sablonneuse jusque sur les bords du Fernand-Vaz, où des

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