UNE NUIT DANS LES BOIS
Nous employämes les premières heures de la nuit à causer de Quenguéza et des pays du littoral, à raconter ou à écouter des légendes merveilleuses et des fables; passe-temps toujours agréable pour moi. On ne saurait croire combien a mémoire de ces Africains de l’Équateur est meublée d’apologues et de contes absurdes. Comme je m'étais familiarisé pendant mon premier voyage avec les divers idiomes du pays, j'étais en état de prendre note de toutes les histoires que j'entendais raconter et j'en ai fait ainsi un assez joli recueil. La légende suivante, qui se rattache sans doute à quelque phénomène naturel observé dans les rivières du voisinage, est un échantillon de ces contes africains, aussi décousus que bizarres.
« Atungulu-Shimba était un roi parvenu au pouvoir par droit d'hérédité et qui avait fait bâtir huit maisons neuves. Mais Atungulu avait juré de manger tous ceux avec qui il entrerait en querelle. Il le fit comme :] l'avait dit, mangeant ses ennemis les uns après les autres, jusqu'à ce qu'il restât seul dans ses domaines; et alors il épousa la belle Arondo-fenu, fille d’un roi voisin.
« C'était l'habitude d’Atungulu, une fois marié, d’aller toute la journée dans la forêt pour tendre des piéges aux animaux sauvages avec un filet ashira et de laisser sa femme dans son village. Un jour Njali, le frère aîné d’Arondo-lenu, — car Coniambié (le rot des airs), leur père, avait trois fils, — vint pour arracher sa sœur aux griffes d'Atungulu-Shimba, mais le roi survint tout à coup et le mangea. Le second frère se présenta ensuite et fut mangé à son tour. Enfin arriva Reninga, le troisième frère. Il s’engagea entre lui et Atungulu une grande bataille, qui dura depuis le lever du soleil jusqu’à midi. À la fin, Reninga fut vaincu, et son adversaire le mangea comme ses deux frères.
« Reninga cependant, qui avait sur lui un puissant fétiche, sortit vivant du corps d’Atungulu. Le roi, en le revoyant, s’écria : « Comment avez-vous fait pour vous tirer de là? » Puis il le barbouilla de craie alumbi (magique), ainsi qu'Arondo-lenu, et lui dit: « Reninga, emmène ta sœur. » Après quoi, il alla se jeter à l’eau, de désespoir d'avoir perdu sa femme.
« Avant de se noyer, il déclara que si Arondo-lenu se remariait,
elle mourrait, et sa prédiction se vérifia; car la veuve épousa un autre homme et mourut bientôt après. Alors Reninga, désolé à son tour d’avoir perdu sa sœur, se jeta dans l’eau à la même place où Atungulu avait péri, et se noya aussi.
« A l'endroit où Atungulu s’est précipité, le voyageur peut voir, en regardant au fond de l’eau, les corps d’Atungulu et de sa femme, gisant là côte à côte. Les ongles de cette belle créature sont polis et brillants comme une glace. C’est depuis ce temps que l’eau a acquis la propriété de réfléchir les objets et qu'elle a pris le nom d’Arondolenu'. Chacun peut aussi voir sa propre image dans les ondes, par suite de la transparence que leur ont communiquée les ongles brillants d’Arondo-lenu. »
Avec le jour revint la faim. Mais comment se procurer des aliments? Il n'y avait guère d'autre parti à prendre que de diviser notre troupe en plusieurs bandes pour aller chercher fortune dans la forêt. Quelques-uns se mirent en quête de la noix koola; d’autres, prenant leurs fusils, s’en furent à la chasse des monkeys ou de toute autre espèce de gibier. Toute la journée se passa sans rien rencontrer et nous fûmes encore obligés de nous coucher l’estomac vide.
Il était bien malheureux que la noix koola füt si rare dans la partie de la forêt où nous nous trouvions, car ce fruit est une ressource précieuse, qui ne fait presque jamais faute dans cette saison de l’année. Les indigènes ne se préoccupent pas des vivres à emporter en voyage à l’époque où ces noix sont müres, bien sûrs de trouver alors leur pain quotidien sous les arbres. L'arbre à noix est un des plus grands et des plus beaux de ces forêts. Il croîtisolé ou par petits groupes, et sa fertilité est telle, que, lorsque les noix sont mûres, on le dirait couronné d’une masse de fruits. La noix, toute ronde, est entourée d’une coque très-dure, si dure même qu’on est obligé de la briser avec une pierre. Le fruit est de la grosseur d’une cerise et d'une substance presque aussi compacte que l’amande, très-nourrissant d’ailleurs et très-sain. Une trentaine de noix suffisent pour un
1. Jenu signifie wiroir, dans la langue des irious du littoral.