RENCONTRE D'UN GORILLE
repas. Le bœuf sauvage s’en nourrit pendant leur maturité, et ce régime l’engraisse beaucoup.
Le lendemain, je m'aventurai moi-même dans les fourrés avec un petit Ashira, laissant Rebouka, armé jusqu'aux dents, veiller sur mes bagages. J'étais si affaibli par le jeûne et les tourments de tout genre, que je pouvais à peine marcher. Pendant longtemps je n’apercus aucune trace de gibier, et j'étais prêt à revenir sur mes pas, lorsque j'entendis le rugissement bien connu du gorille. J'oubliai tout à coup ma fatigue et je sentis mon ardeur se ranimer. Je m'enfoncai dans l'épaisseur du bois, brisant sur mon chemin les branches pour me frayer passage et déchirant mes vêtements aux buissons épineux. Le rugissement se rapprochait et semblait ébranler la terre sous mes pas. Des craquements de branches que j'entendis me firent supposer que l’animal n’était pas seul. Mon émotion était vive; elle s’accrut encore par l'espoir de rapporter quelque nourriture à ma troupe. Tout à coup le rugissement cessa. Je m'arrêtai, pensant que l’animal se préparait à m’attaquer; mais j'écoutai en vain; il s'était enfui. Quand j'arrivai sur le terrain, je ne trouvai que des branches d'arbres cassées. J’en mesurai quelques-unes avec mon pouce; quoiqu’elles eussent plus de cinq pouces de diamètre, elles avaient été brisées net en deux par la puissante étreinte de ce monstre des forêts; désappointé comme chasseur, je fus satisfait néanmoins d’une observation qui confirmait l’expérience de mon premier voyage sur l'usure des dents de devant de cet animal; car plusieurs de ces branches portaient l'empreinte évidente de ses morsures.
Je retournai au campement, fatigué et affamé, et j'essayai de dormir sous mon abri; mais l’état de prostration où j'étais m'empêcha de trouver le sommeil. Il me passait en idée devant les yeux des images appétissantes de tous les bons diners que m'avaient offerts les tables hospitalières de mes amis d'Europe et d'Amérique. Chose étrange ! maint repas que j'avais bien oublié me revint alors à la mémoire dans sa réalité appétissante. Je me rappelais chaque plat, je Savourais en idée une foule de mets succulents, dont probablement je ne devais plus jamais goûter.
Vers le soir, la situation commenca à s'améliorer : les Ashiras revinrent tout fiers de leur chasse; ils avaient tué deux monkevs.
Étrange contradiction du cœur de l’homme, et surtout de celui de ces Africains ! Ces mêmes gens qui m'avaient pillé sans scrupule, avec qui Je n'avais depuis longtemps que des rapports désagréables, vinrent à moi avec un complet désintéressement m'apporter tout ce qu'ils avaient à manger ! Je les refusai cependant, disant que c'était aux chasseurs de se partager le gibier. Mais ils insistèrent pour me donner au moins la part du lion, et je ne pus les refuser une seconde fois. J’eus donc à partager un des deux monkeys entre mes Commis et moi, et ce fut là un régal qui nous rendit du cœur et des forces.
Le jour suivant se passa sans que personne revint d'Otando. Les Ashiras commencaient à se sentir mal à l’aise, leur conscience leur disait qu'il se préparait quelque revanche contre eux, que le chef de Mayolo rassemblait des forces pour venir châtier leur infidélité à l'égard de homme blanc et l'audace qu'ils avaient eue d’emprisonner un homme d'Otando. J’eus bien de la peine, à mesure que le jour s'avançait, à les empêcher de déserter; ils tâchèrent d’abord de tirer de moi un nouveau salaire; puis, sur mon refus, ils menacèrent de s’en aller, payés ou non payés. Ce ne fut qu’en leur représentant que Quenguéza ne manquerait pas de se venger de cet abandon par la guerre, que je vins à bout de les retenir près de moi.
Enfin, vers le soir, nous entendimes des voix dans la vallée, du côté d'Otando; ensuite partit un coup de fusil, puis apparut une longue file d'hommes d'Otando, Rapelina en tête, chargés de vivres, et gais comme des pinsons. Mayolo, le chef, m'envoyait une provision de noix mpéguis, deux poules et des bananes en quantité. C'était une manne tombant du ciel ; car nous étions de nouveau exténués, ayant passé toute la journée sans nourriture.
La noix mpégui est le produit d’un grand arbre qui croît en abondance dans certaines parties de la forêt, mais que les indigènes ne plantent nulle part. Elle est toute différente, quant à la forme, de la noix koola que j'ai décrite plus haut. Elle est ronde aussi, mais l'intérieur, divisé en trois cellules, est plein d'huile. La nature huileuse de ces noix permet aux indigènes d’en composer d'excellents gateaux ; pour cela on les pile dans un mortier de bois ; on enveloppe la pulpe dans des feuilles roulées, puis on soumet le tout à l’action de la fumée ou à celle d’un feu de bois. On mange généralement ces
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gâteaux avec la viande, comme nous mangeons du pain; mais quand la nourriture animale fait défaut, c'est un supplément fort agréable, surtout si on l’assaisonne avec du sel et du poivre.
Après une bonne nuit de repos, la première que j'eusse goûtée depuis longtemps, nous nous levämes de matin tout ranimés, et le cor (ou cornet) des hommes d’Otando nous donna le signal du départ. Une forte pluie était tombée pendant la nuit; des perles humides glissaient sur les feuilles des arbres de la forêt; un léger brouillard s’étendait devant nous sur la vallée. Rafraïchis par la brise matinale, nous hâtions le pas, bien décidés à ne point passer une autre nuit dans la solitude des bois.
Il ne se présenta aucune circonstance digne de remarque pendant le reste de ce petit voyage, si ce n’est le passage d’un autre cours d’eau, tributaire du Noouvai, à dix milles ouest environ de Mavyolo. Son nom est l'Oganga. C'était pour moi une nouvelle découverte, car Je ne l'avais pas vu en 1858 lors de mon voyage chez les Apingis. C’est une rivière profonde à toutes les époques de l’année. Nous la traversèmes sur un énorme tronc d'arbre, jeté comme un pont d’une rive à l’autre. Nous nous arrêtämes quelque temps sur ses bords pour ramasser et manger des noix koolas qui jonchaient la terre, sous les groupes d'arbres qui les avaient portées. Nous approchions enfin du terme de notre voyage, et le ciel bleu commençait à se montrer à travers les éclaircies de feuillage ouvertes dans les grands arbres.