‹ L'Afrique sauvageChapitre 57 sur 196 · GRANDE CHALEUR ET ORAGES · texte numérisé non relu

GRANDE CHALEUR ET ORAGES

du matin, le thermomètre marquait 92° 30’ Fahrenheit! (33° 35/ centi-

grades). J'emportai mes instruments dans la forêt, et je trouvai là une température de 84° 20’ (29° centigrades) qui resta stationnaire jusqu'à quatre heures. Quand je revins au village, à quatre heures un quart, le thermomètre remonta à 92°. La grande humidité de ces feuillages touffus répand une fraîcheur relative très-agréable, et j'ai remarqué que lorsqu'il a plu pendant la nuit, il reste encore des gouttelettes d’eau sur les feuilles jusqu'à deux heures de laprès-midi; tant est lente, par rapport à l'extrême chaleur, l'évaporation de l’eau sous ces épais ombrages. Je ne sais si c'était l'effet de la température ou l'influence des basses terres (car la prairie où Mayolo est situé n’est qu'à quatre cent quatre-vingt-seize pieds au-dessus du niveau de la mer) ; mais tout le temps que je restai dans ce pays, je me sentis mal à mon aise, sans pouvoir me débarrasser d'un sentiment de fièvre et d'une pesanteur de tête qui me disposaient à l’accablement. Néanmoins, décidé à ne pas me laisser abattre, je prenais un bain tous les jours dans un petit ruisseau qui serpentait à travers la prairie pour aller se perdre dans la forêt.

Quelques jours après, une éruption de petits boutons rouges me couvrit presque tout le corps. Je pensai alors que, si je n’eusse été vacciné, j'aurais été victime de la petite vérole.

Depuis mon arrivée à Mayolo, j'avais fait le calcul comparatif de mes observations lunaires ; tâche fatigante sous ce climat brûlant.

Chaque jour se succédaient les coups de tonnerre et les éclairs. Quand je regardais du côté des montagnes à l’est, je voyais de gros nuages noirs suspendus sur tout le pays, et il me semblait que la pluie y tombait sans relâche. Les habitants disent, en montrant cette région : « C’est la mère de la pluie. »

À partir du 12, nous eûmes alternativement la pluie et le soleil. Aujourd'hui un tornado, demain un beau ciel bleu, et toujours ainsi. Depuis que le soleil était à l’est de la lune, je n'avais pu réussir qu'une seule fois à mesurer la distance entre ces deux astres.

1. Pour la commodité du lecteur, j'ai converti les degrés centigrades en degrés Fahrenheit. {Note de l’auteur.) Pour le lecteur français, c’est le contraire. (Note de l'éditeur.) \

Le 22 avril, je fus témoin d’une curieuse application de l’art chirurgical, tel qu'il se pratique dans le pays d’Otando. Au milieu du calme pesant de laprès-midi, quand l’ardeur d’un soleil vertical force tout le monde à se tenir coi, je fus brusquement tiré de mon repos par des cris aigus, comme si quelque malheureux sorcier élait conduit au supplice. Je me rendis à l'endroit d’où partaient ces cris, et là je vis une pauvre femme atteinte de la lèpre et souffrant en même temps d'un violent lombago ; elle subissait une opération pour ce dernier mal et se débattait entre les mains d’un docteur “otando et de ses aides. Ils avaient fait sur le dos de la malheureuse une grande quantité d’incisions avec la pointe d’un couteau du pays, et s’occupaient à frotter ses plaies vives avec du jus de limon mêlé de poivre de Cayenne en poudre. Le docteur frottait, frottait de toutes ses forces, tellement que la malheureuse créature se roulait et se tordait par terre, en poussant des clameurs effroyables. Ces nègres attachent une singulière vertu au mélange du jus de limon et du poivre de Cayenne. Ce n’est pas seulement pour les frictions qu'ils s’en servent, mais encore ils l’administrent à l’intérieur pour la dyssenterie. Je les ai vus, en pareil cas, en boire plus d’un demi-verre. Je crois d’ailleurs que le poivre est, sous ce climat, un remède des plus efficaces. Plus d’une fois, je me suis trouvé bien d’en avoir fait usage quand j'éprouvais du malaise ou de la fièvre. J’en prenais à mes repas à plus forte dose qu'à l'ordinaire, voilà tout.

À propos de la médecine du pays, je dois rapporter tout dè suite une circonstance dont je fus témoin plus tard, pendant la maladie de Mavolo. Je savais que le vieux chef avait été soigné par un docteur femelle, et je me demandais de quelle manière la praticienne pouvait s'y prendre. Un beau jour, le hasard m'amena chez lui pendant qu'elle lui donnait ses soins, et je voulus rester là, en témoin intéressé, pour juger de la méthode qu'elle employait. Mayolo était assis sur une natte, prêt à obéir à toutes les prescriptions de l'Esculape féminin : sa gravité égalait sa patience. Devant lui était étendue la peau d’une bête sauvage (la Genetta), et la femme était occupée à lui frotter tout le corps avec ses mains, en murmurant à demi-voix des paroles dont le sens m’échappait. Quand elle eut conüinué quelque temps cette friction salutaire, elle prit un morceau de

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