UN DOCTEUR FEMELLE
craie alumbi, et traça une large raie sur la poitrine et sur les bras du malade. Cela fait, elle se mit à mâcher une certaine quantité de racines et de graines de je ne sais quelle espèce, et quand elle eut amassé dans sa bouche une bonne provision de salive, elle l'en arrosa dans différentes parties du corps, dirigeant surtout les jets de liquide sur les endroits les plus malades. À la fin, elle prit une touffe d'herbes d’une nature particulière, cueillies fraîches, mais toutes sèches maintenant; elle les alluma, et en promena la flamme tout le long du corps du patient, depuis les pieds jusqu'à la tête. Je voyais Mayolo torturé par l’action du feu, quand la torche incendiaire s’arrêtait trop longtemps à la même place. La flamme une fois éteinte, la femme appliqua les cendres sur le corps du malade, et ce fut ainsi que se termina l'opération.
Je crus deviner que l'application du feu à la cure des maladies se rattachait, chez ces Otandos, à quelque superstition d’un sens symbolique. Ils semblaient avoir une grande foi dans la vertu du feu; ce qui tient peut-être d'assez près à la religion qui déifie cet élément. Je demandai à la vieille femme pourquoi elle se servait de cette espèce de remède et quel pouvoir si grand elle attribuait au feu; mais elle se contenta de me répondre que ce moyen préviendrait le retour du mal dont Mayolo avait été atteint. La femme-docteur. ai-je besoin de le dire, venait d’un pays éloigné; car il en est ainsi dans l'Afrique sauvage (comme dans d’autres pays civilisés) : plus le docteur ou le sorcier demeure loin, plus sa réputation est grande.
Les femmes des Africains occidentaux sont presque aussi indépendantes que leurs seigneurs et maîtres. Elles ont leurs plantations à elles, et aussi leur petite propriété. Quand des disputes s'élèvent entre-elles et leurs maris, je ne sais trop ce que ces derniers peuvent y gagner; car les hommes dans ce pays n'ont guère à leur disposition qu'une ressource suprême, c’est de fouetter leurs femmes. Le fait suivant est un échantillon des querelles de ménage dont j'ai été témoin pendant mon séjour à Mayolo.
Mayolo lui-même, le chef, était un jour fort en colère, parce que sa principale épouse, une jeune femme de vingt ans, aussi remarquable par le poli brillant de sa peau que par ses veux couleur de
noisette, avait égaré ou gaspillé son tabac, denrée précieuse dans ce pays. Il déclara qu'il emporterait sa pipe, où condoquai (meuble dont la propriété est commune aux deux époux), afin d'empêcher sa femme de ne plus fumer à l'avenir. Là-dessus, loin d’être intimidée, la femme répondit que le manche de la pipe en bois de bananier était à elle, et qu'elle lemporterait de son côté; qu'on verrait bien alors ce qu'il ferait; car il n'avait pas de bananiers à lui dans les plantations, et c'était à elle seule qu'ils appartenaient tous. La dispute enfin s’échauffa jusqu'à l’emportement, si bien que la femme mnenaca de mettre le feu à la maison. À ces mots, le mari éclata de rire et Ja défia d’en venir là. Cette querelle était la plus violente dont j'eusse jamais été témoin. Si Mayolo eût été moins malade ou plus sérieusement irrité, il aurait rudement fouetté sa chère épouse; peutêtre alors se serait-elle enfuie. Quant à de grands actes de cruauté, c'est une idée qui n'entre guère dans les têtes de ces peuples naturellement doux et modérés, à moins qu'il ne s’agisse de punir la sorcellerie.
Vers la fin d'avril, je fus heureux d’avoir à constater une amélioration sensible dans la santé de Mayolo. Macondai allait aussi beaucoup mieux, et je voyais enfin s'ouvrir la perspective d’une nouvelle marche vers l’est, quand mes espérances furent encore une fois renversées. La femme favorite de Mavolo et l’un de ses neveux furent atteints tout à coup de la petite vérole. Mayolo, qui était aussi pressé que moi de partir avant la saison sèche, pour s'occuper de ses plantations, fut tout bouleversé par cet événement. Il se levait le matin, à l’aube du jour, pour proclamer dans le village, avant que les habitants eussent quitté leurs demeures, qu'il y avait un sorcier dans le pays et qu'il fallait recourir à l'épreuve du poison (le Hboundou). Malgré son amour pour sa jeune femme, la terreur chez lui prit le dessus. Il renvoya la malade dans son village natal, où le fléau sévissait cruellement, avec ordre d'y rester jusqu'à ce qu'elle fût morte ou rétablie. Le neveu fut séquestré dans les bois, où le peuple lui fit bâtir un Olako, ou hangar ; la propre femme de celui-ci, obligée d'aller le soigner, se vit interdire l'entrée du village. C’étaient là de rudes mesures sanitaires. Quant à moi, j'étais bourrelé d'inquiétude et de tourments. Cette maudite contagion semblait me suivre partout.