ÉPREUVE POUR LA SORCELLERIE
sister comme simple spectateur aux scènes qui allaient se passer, pour juger en quoi elles pouvaient différer de celles dont j'avais été témoin sur la côte. Lorsque j'entrai dans l'assemblée, je fis à tous le salut ordinaire et je secouai les mains de Mayolo. Je vis tout de suite que les soupçons se portaient sur trois des neveux de ce chef. Comme ils étaient ses héritiers présomptifs, on en concluait naturellement qu'ils devaient avoir envie de se débarrasser de lui. Je remarquai que c'était surtout la masse du peuple qui prenait à cœur cette affaire. Le docteur ne désignait ouvertement aucun coupable. L'initiative des soupçons partait des habitants eux-mêmes, et leurs clameurs montraient assez combien ils avaient soif du sang des victimes. Mayolo et le docteur restèrent muets.
Les neveux protestèrent vivement de leur innocence, se récriant contre la fausseté de l'accusation, et soutenant qu'il y avait d’autres personnes aussi intéressées qu'eux-mêmes à ensorceler et à faire périr leur oncle. Furieux de l’obstination de leurs accusateurs, ils jurèrent que le village le payerait cher si on leur faisait boire Île mboundou. Ils ajoutèrent d’ailleurs qu'ils n'avaient pas peur d’avaler le poison; car, n'étant pas sorciers, ils ne devaient pas en mourir.
Plusieurs parents des neveux et quelques autres habitants du village se retirèrent à l'écart pour préparer le breuvage vénéneux. On râpa des racines de mboundou, on jeta cette poudre dans un pot et l'on versa de l’eau par-dessus. [l se manifesta aussitôt une sorte d’effervescence dans le liquide, qui devint rouge comme la racine elle-même. Dès lors le breuvage était à point pour les accusés. Dès que l’eau rougit, le mboundou est regardé comme bon et prêt à faire périr les sorciers. Ceux qui doivent boire le poison n’assistent pas à sa préparation ; mais leurs représentants ont le droit de la surveiller, pour s’assurer que les choses se passent dans les règles.
Quand les pauvres diables furent amenés au milieu du cercle des spectateurs furibonds, c'était un horrible tableau que lexpression féroce des attitudes et des visages. Il semblait que la nature de ces hommes fût subitement changée du tout au tout. Couteaux, haches, lances, toutes les armes étaient brandies en l’air, prêtes à s’enfoncer dans le corps des victimes, pour peu qu’elles parussent fléchir sous les atteintes du poison. À la vue d’un accusé qui chancelle, ce
peuple, auparavant tranquille, est pris d’un transport de frénésie que rien ne peut plus arrêter. Tous semblaient possédés d'une rage de sacrifices commandée par leurs terreurs superstitieuses. C’est au peu d'effet que le poison produit sur eux-mêmes, que messieurs les docteurs doivent surtout l'immense crédit dont ils jouissent ; et cela s’explique, puisqu'il y a tant d’autres personnes qui en meurent. Le mboundou est un toxique très-violent. Je m'en suis assuré par l’analyse que J'ai fait faire de sa racine, après mon premier voyage.
Le silence le plus complet régna pendant que les jeunes gens prenaient la coupe redoutée et en avalaient bravement le contenu. Chacun retenait sa respiration; on aurait pu entendre le souffle du vent à travers les feuilles des arbres. Mais cette muette attitude ne dura pas longtemps. Dès que le poison fut avalé, la foule se mit à frapper la terre avec des bâtons et à crier : — « Si ce sont des sorciers, que le mboundou les tue! s’ils sont innocents, que le mboundou s’en aille ! » C'est ainsi qu'ils mettent leur conscience en repos. Ils répétèrent ces paroles aussi longtemps que le dénoûment resta en suspens. La lutte fut rude; les yeux des jeunes gens commencaient à s'injecter de sang, et leurs membres à trembler convulsivement ; chacun de leurs muscles se contractait sous l'empire visible d’une irritation violente. Plus leurs souffrances augmentaient, plus éclataient les vociférations de la foule. J'étais pétrifié d'horreur. J’aurais voulu fuir, et je restais malgré moi cloué à ma place. Je sentais que si ces malheureux venaient à tomber, non-seulement je n’aurais pas le pouvoir de les sauver, mais encore je serais forcé de les voir déchirés en lambeaux. À la fin cependant, une crise se déclara : d’abord un frissonnement subit, puis une évacuation involontaire par les voies naturelles, et la première victime fut sauvée. Il en fut de même, peu d'instants après, de la seconde, et enfin de la troisième. Les trois malheureux revinrent peu à peu à leur premier état; mais ils paraissaient bien épuisés. Il y a des gens qui ne se remettent jamais des effets du mboundou, quoiqu'ils aient supporté l'épreuve sans succomber. [ls languissent longtemps, puis ils meurent. L'épreuve terminée, le docteur fit la clôture de la cérémonie en avalant lui-même une énorme quantité de mboundou, dont les effets furent pareils à ceux dont les jeunes gens venaient de nous rendre témoins, si ce