‹ L'Afrique sauvageChapitre 61 sur 196 · REMPART CONTRE LES SORCIERS · texte numérisé non relu

REMPART CONTRE LES SORCIERS

n’est que notre homme paraissait complétement ivre. Les paroles incohérentes et bizarres qui lui échappèrent sous l'empire de la boisson démentirent sa première déclaration, et donnèrent à penser cette fois que les sorciers de Mayolo et les importateurs de la contagion n'appartenaient pas à ce village; nouvelle qui fut accueillie par une acclamation générale. Mayolo se réjouit que les sorciers ne fissent pas partie de son peuple. et le peuple de son côté se livra aux manifestations d’une joie brutale. On tira des coups de feu, et la soirée se passa à battre du tambour, à chanter et à danser.

Pour protéger le village contre les magiciens étrangers, accusés d'avoir causé tant de troubles, le docteur, accompagné du peuple entier, se rendit aux divers sentiers qui, des villages environnants, donnaient accès sur le territoire de Mayolo. Là, il planta, en travers de ces chemins, des pieux de distance en distance, en les réunissant par de fortes lianes qu'il recouvrit de feuilles de palmier. Ce sont là des barrières que, suivant la loi de ces contrées, nul étranger ne peut franchir. Quand je demandai à Mavolo ce qu'il ferait si quelqu'un venait à forcer ce rempart, il répondit que ce serait là le sujet d'un terrible palabre, mais qu'il ne pouvait prévoir une si audacieuse entreprise; car de mémoire d'homme le fait n'était jamais arrivé. I] y avait encore une autre raison pour établir cette ligne de démarcation ; c'était une mesure sanitaire. La petite vérole régnait dans plusieurs villages des environs, et Mayolo voulait empêcher les parents des femmes de ses sujets (car ceux-ci avaient en général épousé des filles d’un pays éloigné) de venir leur rendre visite.

J'appris ce jour-là qu'un homme d'Otando, qui m'avait accompagné depuis Olenda, avait succombé à la contagion, et que les habitants des autres villages en avaient conclu que mon contact avec lui avait causé sa mort. Ce malheureux était un des beaux-pères de Mayolo. C'est un miracle et un grand bonheur que Mavolo ait persisté à penser que je n'étais pour rien dans l'introduction du fléau. Son influence sur ses sujets était si grande, que la plupart d’entre eux se rangeaient à son opinion et que les autres n'osaient pas exprimer un avis contraire.

Deux jours après la Pona Oganga, je vins avec mes hommes dans une assemblée convoquéé par Mavyolo, et je demandai d’une manière

formelle qu'on me donnàt des guides et des porteurs pour me rendre au pays d'Apono. Le discours que je fis dans cette circonstance fut à peu près tel que je vais le transcrire ici. Je parlai par similitudes. suivant le goût africain, en employant des expressions africaines.

« Mayolo, dis-je, je vous ai prié de convoquer votre peuple, pour que vous et lui puissiez entendre ma voix. Lorsque l’un de vos sujets va dans le pays des Ashiras pour faire du commerce, son cœur n'est pas content jusqu'à ce que ses amis lui aient donné des marchandises, quoiqu'il puisse être bien traité en attendant, ayant de bonnes choses à manger et une jolie femme pour lui tenir compagnie. Quand vous allez dans le pays des Aponos pour acheter à crédit de quelque chef votre ami, soit un esclave, soit une grosse dent d'ivoire de l'éléphant qu'il aura tué, vous n’êtes pas satisfait tant que l’esclave ou l'ivoire ne vous sont pas livrés, et votre ami ne manque jamais de vous renvoyer chez vous avec l’objet désiré. Il en est de même quand vous allez trouver un homme dont vous aimez la fille, etqui a promis de vous la donner pour femme. Si, au lieu de sa fille, il vous donne des vivres en abondance, vous n'êtes pas heureux, bien que vous ayez beaucoup de mets sur votre table. Ces mets vous paraitront amers, car ce n’est pas pour cela que vous êtes venu.

« Il en est ainsi de moi-même : je ne suis pas heureux. Je ne suis pas venu chez vous, gens de Mayolo, pour faire du commerce. pour acheter des esclaves ou de Flivoire, ni pour épouser vos filles. Si J'étais venu pour me procurer ces choses, il y a longtemps, j'en suis sûr, que vous me les auriez données. (Ici, l'assemblée s’écria : Oui! oui! on vous les aurait données.)

« Mais vous savez tous que je ne suis pas venu pour cela. le vous ai dit, quand je suis arrivé ici, et vous le saviez déjà, que je voulais aller plus loin. Je vous aime; j'aime ce peuple. (Interruptions : Nous le savons, que vous nous aimez.) Vous avez été bons pour moi et pour mes hommes, et quoique plusieurs d'entre eux aient cajolé vos femmes, vous ne leur avez point fait de mal. Vous nous avez donné en abondance de quoi manger; vous n'avez rien dérobé ni à mes hommes ni à moi; je me suis trouvé chez vous comme dans mon propre village. (Ils s’écrièrent tout d’une voix : C'est ici votre village! vous êtes notre roi! et Mayolo criait encore

Page 1