‹ L'Afrique sauvageChapitre 64 sur 196 · ÉTONNEMENT DES NATURELS · texte numérisé non relu

ÉTONNEMENT DES NATURELS

la prit dans sa main, de l'air d’un homme qui accomplit un grand acte de courage.

Mon exhibition terminée, le vieux chef s’écria que j'étais sans doute immensément riche, et que si je n'étais pas roi, je devais être dans mon pays d’un rang tout proche de la royauté. Il fut bien étonné quand je lui dis que, selon toute apparence, les rois des hommes blancs n'avaient jamais entendu parler de moi. Il croyait que je m'amusais à ses dépens et refusait de me croire.

J'avais bien ri le jour précédent des frayeurs de ces pauvres gens, quand je m'étais servi devant eux de mon appareil d'eau bouillante pour mesurer l'altitude du pays. Jen étais au milieu de mon observation, lorsqu'un indigène, attiré par la curiosité, vint regarder ce que je faisais : il examina attentivement mes anéroïdes, puis la petite lampe à œil-de-bœuf sur laquelle était le vase destiné à recevoir l’eau bouillante, ensuite le thermomètre plongé dans le vase. Quant il eut terminé son inspection, il se retira à quelque distance, dans une attitude d’ébahissement et de terreur des plus comiques. Je ne fis pas semblant d'y prendre garde. Ces gens-là s’imaginent que je voyage escorté de fétiches et que je suis revêtu d’une puissance surnaturelle; croyance que je me garde bien de détruire, car elle sert à maintenir mon prestige parmi eux. J’allumai ma lampe et je fis bouillir l’eau. Dès que le nègre vit le liquide se soulever en grondant, tout son courage l’abandonna et il s'enfuit à toutes jambes.

Mon appareil photographique, ou du moins le peu qui m'en restait, était un grand sujet d’admiration pour mon ami Mayolo. C'était. comme je l’ai déjà dit, l’homme le plus curieux de sa tribu, laquelle pourtant ne se fait pas faute d’être curieuse. Il ne se lassait pas de me questionner et d'examiner toutes mes raretés. Quand je tirai pour la première fois ma tente photographique de sa boîte, il fut surpris, en me la voyant développer, qu'un si vaste appareil pût être sorti d'un si petit étui. Après avoir dressé la tente, je préparai la lunette, J y placai un verre de couleur orange, et j'invitai le chef à y appliquer l'œil pour regarder la prairie. Effrayé d’abord, il refusa d'entrer sous la tente; mais, sur l'observation que je lui fis que jamais je ne voudrais lui causer le moindre mal, il se décida. Il ne comprenait rien à ce qu'il voyait. [l regardaït tantôt mes mains, tantôt la lunette, s’ima-

ginant qu'au fond de tout cela il y avait de la sorcellerie. Lorsque enfin 1} fut sorti de là sain et sauf, les autres s’enhardirent, et ma tente devint tout le reste du jour un poste d'observation.

Le climat de Mayolo paraît variable et incertain. Chaque nuit, quand je m'apprètais à prendre des distances lunaires où à mesurer la hauteur des étoiles, j'étais contrarié dans mes opérations par des nuages qui s'élendaient sur le firmament. Souvent un ciel clair et serein m'invitait à prendre mon sextant; mais un épais brouillard venait déconcerter mes préparatifs. De temps en temps j’eus des nuits magnifiques, qui me mirent à même de faire une suite d’observations intéressantes sur la latitude et la longitude du pays. Il me fut même possible de les compléter assez pour que la position de la ville me part nettement déterminée; mais que de peines et de mécomptes pour en arriver là! La rosée présentait aussi un phénomène remarquable. J’observai qu'à Mayolo, comme dans l’Ashira, l'herbe était souvent très-humide quand le soleil commençait à disparaitre derrière les montagnes, si humide même que mes chaussures en étaient mouillées; et dix minutes après le coucher du soleil, des gouttes de rosée perlaient déjà au bord des feuilles de bananiers, même sur les arbres que le soleil avait frappés de ses derniers rayons. On eût dit autant de cristaux étincelants sur le velours vert d’un opulent feuillage. Un soir, je surveillai de près la formation de ces gouttes de rosée. À cinq heures un quart, avant que le soleil fût tout à fait caché derrière les hauteurs, je comptai trente-six gouttes de rosée sur une feuille de bananier, et trois quarts d’heure s'étaient à peine écoulés que les bords de cette feuille étaient tout imprégnés d'eau. Le ciel était clair; on voyait seulement quelques nuages à l'horizon. A six heures l'herbe n’était pas encore assez mouillée pour laisser des traces d'humidité sur mes bottes; d’où je conclus que les feuilles de bananier sont les premières à condenser les vapeurs de l'atmosphère. Depuis mon débarquement au Fernand-Vaz jusqu'à l’époque actuelle (18 mai), je n'ai vu que deux fois le ciel complétement dégagé de nuages.

Le 16 mai, pendant que j'étais dans la prairie, à peu de distance de Mayolo, occupé à étudier les mœurs des fourmis blanches, je fus arraché à mes observations par des cris aigus qui partaient de la

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