‹ L'Afrique sauvageChapitre 65 sur 196 · QUERELLES DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

QUERELLES DOMESTIQUES

ville. Craignant quelque catastrophe tragique, je me hâtai de regagner le village. J'y trouvai tout en révolution; une nuée d'étrangers s'y était abattue. Le bruit des immenses richesses que Mayolo avait tirées de la présence de l'Esprit s'était, à ce qu'il paraît, répandu dans les pays environnants, jusqu'à venir aux oreilles des nombreux beaux-pères et beaux-frères du vieux chef; et la plupart d’entre eux avaient fait le voyage pour prendre leur part de mes dépouilles; car la cupidité chez eux l’emportait encore sur la frayeur. Les habitants du village étaient mortellement excédés des exigences de ces envahisseurs qui les croyaient tous riches parce que je demeurais au milieu d'eux. Comme le temps n’a aucune valeur pour les Africains et que, durant leur séjour, ces étrangers vivaient aux dépens de leurs hôtes, il n’était pas facile à ceux-ci de se débarrasser d'eux. Les beaux-pères vantaient la beauté et toutes les bonnes qualités de leurs filles mariées au chef, insinuant qu'ils avaient fait un mauvais marché pour celle-ci, qu'ils n'avaient pas été assez payés pour celle-là; quelques-uns même menaçaient de remmener leurs filles, si on ne leur faisait pas quelque nouvel avantage. Le pauvre Mayolo, malade de toutes ces tracasseries, m'avait fait demander quelques cadeaux pour les satisfaire ; mais C'étaient des gens insatiables.

Ce jour-là un conflit s'était élevé entre Oshoumouna, neveu de Mayolo, et son beau-père. Celui-ci manifestait son mécontentement et demandait un supplément de prix. Il avait, disait-il, donné sa fille à Oshoumouna, sans avoir recu la moindre parcelle des dons prodigués à son gendre par l'Oguizi. Le gendre avait beau protester que l’Esprit ne lui avait fait aucun présent, le vieil entêté n’en voulut pas démordre. Il prétendit emmener sa fille de force; car on voit communément en Afrique un beau-père enlever sa fille, lorsqu'il est mécontent de la conduite du mari. Oshoumouna tint bon; c’est alors que le beau-père furieux se mit à démolir la maison de son gendre. Le peuple s’ameuta. Le vieux Mavolo, sortant de chez lui, tomba à grands coups de bâton sur l’agresseur. Les femmes poussèrent des cris, et il s’ensuivit un tumulte général, où, comme à l'ordinaire, le point essentiel était de faire beaucoup de bruit, car le beau-père n'était pas de force à tenir tête à tout le village.

Il fit retraite comme il put, emmenant sa fille avec lui. Son

gendre, disait-il, ne la reverrait jamais. Mais la dame abandonna son père en route, et retourna chez son mari. Ce fut une fête dans le village. Oshoumouna se vanta bien haut de l'amour et de la fidélité de sa femme, quoique celle-ci avouàt que son retour était dù à son désir de se retrouver près de lOguizi, qui pourrait lui donner des perles.

Dans les derniers temps de mon séjour à Mayolo, je devins possesseur d'un joli petit animal nocturne, de la famille des lemures, un otolicnus, que les nègres appellent tbola. I a les veux très-grands, et sa fourrure soyeuse rappelle le chinchilla. Je le gardai une quinzaine de jours. Cette espèce vit dans les bois; elle se retire pendant le jour dans des creux d'arbre ; là, elle dort jusqu’à l'heure où son activité doit se ranimer; quelquefois aussi elle se cache au milieu d’un amas de bois mort où la clarté ne saurait pénétrer. Si l’on rencontre cet animal en plein Jour, on voit au clignotement de ses paupières et à ses efforts pour chercher un abri, que la lumière le fait souffrir. Comme je n'avais aucun moyen de l'abriter du jour, la délicate petite bête se couvrait les yeux avec sa queue. Elle ne se nourrissait que de bananes mûres. Un matin, j'eus le chagrin de trouver mon pauvre ibola mort. Il était presque apprivoisé et paraissait sensible à mes caresses.

Mon jeune Macondai était maintenant tout à fait rétabli, sauf une maladie d’yeux, suite ordinaire de la petite vérole chez les nègres. Quelquefois ils perdent tout à fait la vue. Un de mes hommes, Mouitchi, ainsi éprouvé, avait perdu un œil; l’un des beaux-pères de Mayolo.était devenu aveugle. Tous mes Commis ayant donc surmonté le mal, excepté Rapelina qui n’en avait pas été atteint, je n'étais plus inquiet que de Mayolo, retenu au logis par son nouvel abcès. Comme le temps de mon départ approchait, il redoublait visiblement de soins et d'attentions pour moi. Chaque jour il m'arrivait un cadeau de comestibles apprètés par sa première femme : aujourd'hui, un plat d'ignames, demain, une assiette de manioc, et ainsi de suite. Mais je compris qu'il y avait là un petit complot organisé contre moi. J’étais au fait maintenant d'un affreux usage de ces peuples, qui consiste à mêler aux aliments qu'ils servent à leur hôte la poudre du crâne de quelque ancêtre, afin de lui disposer le cœur favorablement sur l'arücle des cadeaux qui accompagnent les adieux. Cette coutume s’appelle l’Alumbr.

LE FÉTICHE ALUMBI. 169

Je savais depuis longtemps qu'ils avaient l'habitude de conserver dans une cabane à part les cränes de leurs aïeux; mais j'ignorais l'usage particulier qu'ils faisaient de ces reliques. De fait, un voyageur pourrait séjourner plusieurs années en Afrique sans se douter de cette étrange coutume; car aucun nègre ne vous révélerait ces détails, fussiez-vous son meilleur ami.

La plupart des personnes qui voyagent dans cette partie du continent sont fort embarrassées pour s'expliquer la destination de certaines cabanes en miniature que l’on voit derrière ou entre les maisons d'habitation, et qui sont regardées comme sacrées. Personne, si ce n'est le propriétaire, n’a le droit d'entrer dans ces petites huttes; mais le grand attachement que Quenguéza professait pour moi l’emporta à cet égard sur ses scrupules d’Africain. Il me permit, quand je revins de l’intérieur, de visiter sa maison Alumbi. Ces constructions, au dire des voyageurs, sont des demeures de fétiches. SL, par hasard, ils jettent un coup d’œil dans l’intérieur, ils voient quelques boîtes qui contiennent de la craie ou de l’ocre et, sur une espèce de petite table, un morceau de la même substance, dont le maitre de la cabane se frotte le corps chaque fois qu'il part pour la chasse, pour la pêche ou pour quelque entreprise commerciale. La craie est une substance sacrée ; on n’a qu'à s’en barbouiller le COTps pour être à l'abri de tout danger. Êtes-vous un grand ami de votre hôte? il vous frottera de craie alumbi le jour de votre départ. Mais ce n'est pas tout : les boîtes en général renferment aussi les crânes pulvérisés des aïeux du propriétaire, ou tout au moins ceux de ses parents qui vivaient avant lui. A la mort de ce parent ou de cette parente, on lui coupe la tête, que l’on place dans une boite pleine de boue blanche, pareille à de la craie; on la laisse Ia tomber en poussière et se confondre avec la craie qui dès lors se trouve consacrée. Les crânes des enfants jumeaux sont surtout recherchés pour la composition de l’Alumbi.

Quand on reçoit à sa table un “hôte de qui l’on attend quelque présent, on va de temps en temps dans la maison du fétiche racler les os du crâne favori, puis on revient en mêler la poudre aux mets du convive sans défiance. Leur idée est que le sang de leur famille entre avec cette poudre dans votre corps, et qu'infusé ainsi dans

votre sang, il vous porte à les aimer et à leur accorder ce qu'ils désirent. Quoique ce ne soit pas un souvenir agréable à évoquer, je suis sûr que, dans mes précédents voyages, on à souvent usé de cette recette avec moi. Mais cette fois-ci j'étais sur mes gardes : je refusai les mets qu'on m'offrait, et je dis à Mayolo que je ne me souciais pas du tout d’avaler les raclures des crânes de ses ancêtres. Tout naturellement Mayolo s’en défendit avec indignation, protestant qu'il m'offrait à manger par pure amitié pour moi.

J'employai les derniers jours de mai à réemballer de nouveau tous mes bagages. C'était une tâche laborieuse. II fallait faire un triage de mes effets, pour laisser en arrière tout ce qui ne m'était pas indispensable. Combien j'aurais voulu qu’il fût possible de voyager en Afrique sans le plus petit paquet! Parmi les objets qui devaient rester derrière moi, étaient les débris de mon appareil photographique. Je les serrai avec chagrin, tant je regrettais de n'être plus à même de tirer des vues ni des images. Malgré cet allégement de bagages, j'avais encore besoin de quarante-cinq porteurs.

Peu de jours avant mon départ, je provoquai une grande réunion où je demandai le nombre d'hommes qui m'était nécessaire. Tous désiraient me suivre, et je dois dire que, grâce à Mayolo, je n’eus Jamais moins de peine à régler mes termes de payement. Je fis don à Mavyolo lui-même de tout ce que j'avais mis à part comme ne pouvant être emporté, y compris ce qui restait de mon appareil photographique. Je lui avais fait plus de cadeaux qu'à n'importe quel autre chef, à l'exception de mon ami dévoué Quenguéza. Il fut émerveillé de la magnificence de mes présents; mais il fit à ce sujet cette réflexion philosophique : —« En vérité, les richesses sont comme les aliments : aujourd'hui vous êtes rassasié; mais demain la faim reviendra. »

Page 1