LES FOURMIS DES FORÈTS
Je brisai ce sommet jaunàtre sur une épaisseur de trois pouces, et j'arrivai tout à coup à une autre couche, percée de trous ou cellules si petites qu'elles avaient certainement été disposées pour des fourmis solitaires ; mais pour quelles raisons ces fourmis devaientelles rester solitaires? c’est ce que je ne pus découvrir. À ce momentlà, ces cellules n'étaient pas habitées.
Je pris une hache, et, d’un coup violent, je démolis une autre partie de l'édifice; ce qui fit sortir les fourmis toutes troublées de leurs retraites obscures. Je vis alors nos trois classes distinctes de fourmis : les chefs, gros corps blanchätres, à tête noire, peu nombreux d’ailleurs; les ouvrières, au corps ramassé et à la tête large. moins grosse pourtant que celle des chefs, et les guerrières, plus Ipetites que les ouvrières, plus minces, et armées de pinces plus ongues. C’étaient là les trois catégories d'habitants de cette curieuse demeure.
Pendant que j’examinais ces fourmis, mon attention fut sollicitée par leurs évolutions. Les guerrières étaient venues se ranger en cercle autour des cellules brisées et restaient là immobiles. Survinrent ensuite les ouvrières, chacune portant entre ses mandibules une parcelle de terre jaunâtre. Les unes l'avaient recueillie sous mes yeux mêmes, dans les débris des cellules détruites, les autres sortaient. avec leurs fardeaux, des cellules intérieures. Il y en avait quelquefois deux ou trois occupées en même temps à la réparation de la même cellule. Chaque fourmi venait à son tour placer en ordre sa parcelle de terre humide; puis, remuant leur tête à droite et à gauche, elles parvenaient à faire adhérer et à cimenter ensemble ces diverses pièces de rapport, de manière à en former une vraie muraille. Chaque parcelle était ajustée à côté de celle que la précédente ouvrière avait placée, pendant que celle-ci allait chercher d’autres matériaux. Car j'ai vu cette fois la même fourmi aller prendre de nouveaux morceaux de terre dans les débris des cellules que j'avais démolies. Je remarquai qu'elles n’allaient jamais chercher leurs matériaux au dehors. Îl n’est pas de maçons dont les travaux aient une régularité plus parfaite.
Mais comment la terre, que j'avais vue si dure quand elles l'avaient prise, était-elle devenue tout à coup si humide? J'eus l'idée de leur
tendre un petit chalumeau. Elles s’élancèrent dessus et le saisirent avec leurs pinces, puis l'imprégnèrent d'une substance blanchâtre, la même, sans aucun doute, dont elles avaient détrempé la terre sèche pour la rendre propre à leurs constructions. Pendant tout leur travail, je ne vis paraître aucune des fourmis de la plus grande catégorie. Les guerrières surveillaient; elles ne se retirèrent qu'au moment où les brèches allaient être bouchées.
Comme chez les autres fourmis blanches, il n'y avait, sur les trois classes, qu'une seule qui travaillàt. Cette fourmi n’est pas le termite belliqueux de Smeathman, bien connu sur la côte d'Afrique, et qui construit des édifices beaucoup plus grands encore. Celui-ci à été décrit par plusieurs voyageurs, mais je n’ai jamais rencontré un seul individu de cette espèce. M. Serval, dans son Exploration de l'Ogobai, cite une ruche de fourmis qui avait, dit-il, quatre mètres de haut. Cette observation se rapporterait assez bien à l'élévation des ruches construites par les termites belliqueux. Smeathman n’y a trouvé que des travailleuses et des guerrières, ou des combattants, comme il les appelle. La description qu’il en donne est curieuse et pittoresque. I résulte de son rapport que le termite belliqueux bâtit ses habitations de la même facon que la fourmi des forêts. Le professeur Owen a eu l’obligeance de m'envoyer le journal de Smeathman, publié en 4781.
Je n'ai jamais pu rercontrer un seul individu de l'espèce des fourmis blanches ailées ; j'ai trouvé au contraire des reines dépourvues d'ailes dans les ruches-champignons.
La fourmi mogékôra. — Quelquefois, pendant mes promenades dans la prairie d'Otando, mon attention a été attirée par une autre espèce de fourmis. Les indigènes l’appellent mogôkôra; c'est une fourmi qui vit dans la terre. J’ai passé bien des heures à étudier ses mœurs. Elle est noire; elle a souvent un pouce de long; c’est la plus grosse que j'aie jamais vue. Elle est pourvue de pinces longues et fortes, et quand elle a saisi un insecte, rien ne peut lui faire lâcher prise. Ce n'est quelquefois qu'après une lutte acharnée qu’elle vient à bout de sa victime. Si j'en juge par la taille des insectes dont je l'ai vue se rendre maîtresse, il faut que son étreinte soit d’une puissance prodigieuse. Ces fourmis errent une par une dans la prairie,
LA FOURMI OZHONI. 191
et ce n’était jamais que quand l'herbe avait été brülée par le soleil. que je pouvais les étudier à mon aise. Elles semblent rôder à la recherche d’une proie, insectes ou chenilles. Elles habitent des trous ou cellules souterraines, et ne se hasardent guère loin de chez elles. Se sont-elles emparées d’un insecte, elles s'’acheminent vers leur retraite, et y rentrent avec leur victime pour la dévorer à loisir, Je ne les ai jamais vues manger en plein air. Ces trous où elles se blottissent sont creusés çà et là dans la prairie, et chaque fourmi semble reconnaître le sien. Si elles rencontrent le cadavre d’une de leurs semblables, elles l’emportent au fond de leur repaire.
Ces demeures souterraines sont toujours disposées sur la pente d'une montagne, de facon à donner le moins d’accès possible à l’eau de pluie; ce quin'empêche pas que souvent, après de violents orages. on retrouve ces insectes noyés en grandes quantités; aussi l'espèce ne se multiplie-t-elle guère. En outre, le soleil, qui brüle la prairie, en détruit un fort grand nombre. Leur morsure cause une vive souffrance dont on se ressent assez longtemps. Quand on les écrase, elles exhalent une odeur forte. Je n’ai jamais pu découvrir les nids de ces fourmis. Je n'ai jamais vu non plus de ces insectes qui eussent des ailes.
La fourmi ozhoni. — C'est une espèce beaucoup plus petite que la mogôkôra. On la trouve dans la prairie et sur la lisière des forêts. Ce sont aussi des fourmis de terre. Elles paraissent plus voraces et plus féroces encore que leurs puissantes congénères; car elles s’attaquent mutuellement et s’entre-dévorent toutes vives. J'ai souvent été témoin de ces batailles. 4
Le premier agresseur est toujours plus fort que son adversaire ; celui-ci, cependant, se débat de tout son pouvoir, sachant trop bien le sort qui l’attend, s’il ne parvient pas à s'échapper. Quelquefois il y réussit, mais presque toujours il est repris.
Si quelqu'une de ces fourmis n’est pas assez forte pour terrasser sa victime ou pour l'entraîner, deux ou trois autres viennent à son aide.
La morsure de cette fourmi rappelle la piqûre de l'abeille, el jen ai souffert cruellement, une fois entre autres pendant plus de deux heures, malgré lammoniac appliqué sur la blessure.
La fourmi noire à aiguillon. — Je n'ai trouvé cette espèce que dans le pays d'Otando. Elle est très-rare et n'existe que dans les forêts, où elle grimpe le long des troncs d'arbres. Ces fourmis sont aussi grosses que les mogôükôras, de couleur noire foncée comme elles, et plus semblables aux abeilles par leur conformation que tout autre insecte de la même famille. Leur aiguillon est tout à fait de la même longueur que celui des abeilles. Très-agiles et très-vives, si on les laisse échapper, il est fort difficile de les reprendre. Leur piqüre est la plus douloureuse que j'aie jamais ressentie, mais heureusement la souffrance ne dure pas longtemps.