LE ROI MAYOLO DANS LE PAYS DES APONOS
Départ de Mayolo. — Traversée de la montagne Nomba-Obana. — La rivière Dooya.—
Arrivée à Mouendi. — Timidité des habitants. — Le chef Nchiengain. — Arrivée des
Apingis. — Un thermomètre perdu et retrouvé. — Réflexions nocturnes. — Histoire de la
Lune et du Soleil, suivant la légende africaine.— On flaire les cadeaux de l’homme blanc.
— Passage du Ngouyai. — Hippopotames et crocodiles, rares ou nombreux suivant les
saisons. — Arrivée à Dilolo. — Les habitants nous refusent l’entrée. — Vaillance de mes Commis. — Arrivée à Mokaba, — Ma méthode de clinique.
Nos préparatifs terminés, nous quittämes Mayolo le 830 mai, à huit heures et demie du matin. Le digne chef du pays nous accompagnait, et la troupe était forte de trente hommes, y compris vingt porteurs, tous plus ou moins pesamment chargés. Je portais moimême, outre mon fusil à deux coups et deux revolvers, cinquante cartouches, trente balles, six livres de petit plomb, une forte provision de poudre et de capsules, en tout une charge de près de quarante livres. Tous les gens du village vinrent me faire leurs adieux. Les femmes surtout se livrèrent à de vives démonstrations de regrets. Je leur distribuai des perles, comme cadeau de départ. Elles criaient tout d’une voix quand je sortis du village : — « L’Oguizi s’en va! l’'Oguizi s’en va! Nous ne le verrons plus! » En vérité, j'avais le cœur gros en disant adieu à ces braves gens.
Nous marchämes pendant trois heures, dans la direction de l’est, sur les gazons unis de la prairie d’Otando. A sept milles de Mayolo, nous eûmes à gravir une montagne qui fait partie d’une chaîne de hauteurs, et qu'on appelle Nomba-Obana. De là on découvre à l’ouest une magnifique perspective, bornée par la barrière de montagnes
qui sépare l'Otando de l’Ashira. Du côté de l'est, se déploie aussi une vaste étendue de pays, jusqu'à une autre rangée de sommets au milieu desquels habitent les Ishogos, les Ashangos, et d’autres tribus encore. Droit à l’est, on croit voir une brèche dans les montagnes, celles du nord et du sud étant beaucoup plus élevées que les autres. Les forêts sans fin dont ces hauteurs sont partout revêtues, verdoyantes aux premiers plans et bleuâtres à l'horizon par l'effet des vapeurs de l’atmosphère, donnent à l’aspect de tout le tableau une apparence de solitude mélancolique. Le versant oriental de Nomba- Obana est presque à pic, et semé cà et là de blocs de grès rouge.
Dans la vallée étaient les ruines d’un ancien village abandonné par Mayolo. C'était le second établissement qu'il avait déserté ainsi en moins de deux ans. Si quelque habitant vient à mourir, Mayolo quitte la place, en disant qu’elle est ensorcelée.
A trois milles environ de Nomba-Obana, nous traversämes une petite rivière nommée la Doova. Elle était guéable en cette saison; mais à l'époque des pluies, ce doit être un large torrent. En allant toujours vers l’est, nous arrivämes, à quatre heures et demie passées, en vue d’un village appelé Mouendi, résidence du chef apono Nchiengain, Le territoire de la tribu des Aponos s'étend principalement au sud-est de ce village,
Nous fimes halte avant d'y entrer, d’après le conseil de Mayolo, pour nous concerter sur la manière de nous annoncer; car il fallait éviter tout ce qui aurait pu jeter l'alarme parmi ces timides sauvages qui n'avaient jamais recu de pareille visite. La rencontre des pays habités était désormais la principale difficulté de notre voyage. Tant que nous n'avions à traverser que des forêts, des rivières et des montagnes, pourvu que nous eussions une bonne provision de vivres, tout allait bien; mais quand il fallait compter avec les frayeurs superstitieusés, la curiosité importune des populations et l’avide cupi= dité des chéfs, c'était une autre affaire. Il fut convenu que Mayolo, qui était l'ami etle Nkaga (contemporain du même jour) de Nchiengain, irait d’abord le trouver, et que les autres le suivraient, un par un. Nous continuämes donc d'avancer en silence vers lé village.
A notre approche, les premiers habitants qui nous apercurent prirent la fuite. Les femmes criaient, en emportant leurs enfants dans
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leurs bras : « L'Oguizi ! l’'Oguizi ! le voilà! nous allons mourir! » Et elles pleuraient, et elles gémissaient. J'étais impatienté de leurs cris d'épouvante, sans savoir encore à ce moment-là que la petite vérole avait déjà ravagé ce malheureux pays.
Quand nous atteignîimes le milieu du village, nous n°y trouvâmes pas une âme, excepté Nchiengain lui-même et deux hommes qui, la terreur peinte sur le visage, se tenaient près de la Ouanja (sorte de maison à facade ouverte) de leur chef, Nchiengain se décida à nous recevoir, intérieurement résigné à braver le danger. Il s’était d'ailleurs prémuni contre tout accident, en se barbouillant le corps de grandes raies de craie alumbi et en suspendant à sa ceinture tous ses fétiches.
Cependant, un peu rassuré par le langage persuasif de Mavolo, il rappela à lui tout son courage pour me regarder en face. De mon côté, je m'adressai à lui dans la langue des Ashiras; je lui énumérai tous les trésors de perles, de chapeaux, d’habits et de morceaux de coton imprimé que j'avais apportés pour lui, si bien qu'il commença à sourire et à prendre la main que je lui tendais. On promit des perles aux femmes, et à la longue nos effarouchés commencèrent à rentrer tout doucement dans leurs maisons. Mayolo mit fin à toutes ces alarmes par une harangue dans le goût africain, où il prouva que je n’apportais pas la peste avec moi. Vers le soir, Je fis le tour du village, regardant dans les cabanes, riant avec les habitants, et leur distribuant des perles. La bonne humeur reparut, et tous convintrent qu'au bout du compte l'Oguizi était un bon diable d'Esprit.
Avant de me coucher, je mesurai l'altitude de l’Arcturus et de l’# de Ja Groix, quoique je fusse extrêmement fatigué de ma longue marche et du fardeau dont je m'étais chargé. Je reconnus, au moyen de ces observations, que j'avais suivi bien exactement ma route vers l’est,
51 Mai. — Nchiengain est un vieux nègre de haute taille, maigre, d’une physionomie douce et timide. C’est le principal chef de la tribu des Aponos dans cette partie du pays; mais son clan, m'a-t-on dit, est aujourd'hui presque entièrement éteint. Son village est un des plus beaux et des plus propres que j'aie encore vus. Il est bâti presque entièrement en bois de bambou, ou en bandes découpées de pétioles de palmier, disposées dans un ordre symé-
trique. J'ai mesuré la rue ; elle a environ 447 mètres de long sur 18 de large. Les maisons sont petites et tout à fait isolées les unes des autres. La hauteur des toits est à peu près de 7 pieds. Devant chaque maison est une petite véranda sous laquelle les habitants prennent leurs repas et s'asseyent pour fumer et pour causer. Le sol sur lequel repose le village est argileux. Je remarquai que tous les hommes s'étaient fait arracher, à la mâchoire supérieure, les deux dents incisives du milieu, et que les deux plus voisines étaient taillées en pointe. Quelques femmes s’embellissent par le même procédé. Elles s'efforcent aussi d'ajouter à leurs charmes, en se tatouant le front par des espèces de balafres qui s'étendent d’un sourcil à l’autre, et les joues par des rayures qui vont rejoindre l'oreille.
La population du village de Nchiengain est composée tout entière de Bambais ou Bambas, c’est-à-dire d'enfants d'esclaves, nés dans le pays. Les femmes sont les plus jolies que j'aie vues en Afrique. Beaucoup d’entre elles sont remarquables par la petitesse de leurs pieds et de leurs mains; mérite commun d’ailleurs à ia plupart des négresses de l’Afrique Équatoriale.
Quoique le chef me parût plein de bienveillance pour nous, je ne le trouvai guère mieux disposé à favoriser mon voyage que tous ceux à qui j'avais eu affaire. Comme les gens d’Olenda, il voulait que le chef qui m'avait amené chez lui me laissât entre ses mains; cet état d'isolement eùt convenu à la rapacité de ces nègres en leur permettant de me rançonner à leur fantaisie. Mayolo insista pour que l’on me mit à même de poursuivre ma route et de traverser le Rembo sous deux jours, et j'appuyai ses instances en feignant d’être fort irrité des difficultés que le chef m'opposait, et en refusant les vivres dont il m'avait fait cadeau. Nos débats durèrent tout ce jourlà et le suivant. Je lui fis une quantité de présents ; mais, comme je devais m'y attendre, il affecta de ne pas en être satisfait, afin de m'en soutirer davantage. Je le laissai avec Mayolo qui vint enfin à bout, par je ne sais quels moyens, de lui persuader qu'il devait être content. Que voulez-vous faire avec un homme qui s’imagine que vous avez créé vous-même tout ce que vous possédez? car, voici comment Nchiengain raisonnait avec Mayolo .
« Les vêtements, les perles et les fusils ne lui coûtent rien à
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faire; pourquoi ne m'en donne-t-il pas un plus grand nombre, quand cela me ferait tant de plaisir? Ah! Mayolo, ajoutait-il dans le cours de leurs contestations, vous me faites mourir de Jalousie. Qu'avez-vous besoin d'emmener l'Oguizi dans le pays des Ashangos? Pourquoi ne pas vous en retourner et me le laisser? Je veux qu'on sache au loin que l’Oguizi et Nchiengain sont de grands amis. »
Il finit cependant par offrir de m’accompagner au delà du Rembo, et de me donner quelques porteurs pour soulager mes hommes. C'était le passage de la rivière (le haut Ngouyai) qui présentait pour l'instant la plus grande difficulté; elle était trop large et trop profonde pour qu’on essayât de la passer à gué ou à la nage, et il nous fallait un bon canot pour nous transporter à l’autre bord.
1% Juin. — Un assez grand nombre d’Apingis arrivèrent, par la rivière, de leurs villages situés à quelques milles plus bas, sur les bords du Ngouyai, au nord et au nord-ouest, mais appartenant à des clans différents de celui de Remandiji que j'avais visité dans mon précédent voyage. Ces Apingis fraternisèrent avec les Aponos ; nous eûmes donc grand tapage, tambours, tam-tam, fêtes et désordre. Ts apportaient cent régimes de bananes à vendre, que mes hommes teur achetèrent. En comparant tous ces nègres, je trouvai que les Apingis étaient en général d’une couleur plus claire et plus rougetre que les Aponos, et que ceux-ci étaient mieux faits et plus beaux (ou moins laids). Pourtant il n’y avait pas de différences bien tranchées entre ces deux peuples. Les mariages internationaux sont très-communs chez eux. En outre, les chefs ont des enfants de leurs esclaves, qu'ils tirent indifféremment de tribus éloignées ou voisines. Les Apingis n'étaient pas aussi familiarisés avec ma présence que les Aponos; du plus loin qu’ils m'apercevaient, ils prenaient la fuite.
J'allai faire une promenade dans les bois des environs. À mon retour, je voulus vérifier les degrés de chaleur sur le thermomètre accroché à la véranda de ma cabane; mais je ne le vis plus à sa place ; on me l'avait volé. C’en était trop. Je n'avais plus que ce seul thermomètre, depuis que les Ashiras m'avaient mis au pillage. Je sentis qu'il fallait faire acie d'énergie pour recouvrer ma propriété. J'arrêtai moi-même deux hommes qui s’échappaient de dessous un tas de bananes devant ma cabane; j’ordonnai à mes Commis d’armer
leurs fusils; J'envoyai chercher Nchiengain, et je déclarai que j'allais tuer un de mes prisonniers, si mon thermomètre ne se retrouvait pas. A cette menace, Nchiengain et les Aponos s’écrièrent que les Apingis avaient fait le coup. Mais deux chefs qui étaient venus avec les Apingis protestèrent que le vol n'avait été commis par aucun des leurs, qu'ils n'étaient pas venus pour voler, etc., etc. Cependant ma décision vigoureuse eut l'effet que j'en attendais. Le thermomètre, intact heureusement, fut retrouvé peu de temps après par terre, à côté d'une cabane voisine.
Plusieurs de ces Apingis étaient armés de lances, mais ils ne sont pas aussi belliqueux que les Aponos. Leurs habitudes les portent plutôt vers la navigation. Ils construisent de grandes pirogues, et les vendent aux Aponos.
1% Juin. — Je payai ce jour-là mes nouveaux porteurs aponos. Nous avions été obligés d’enrôler sept hommes de renfort; car nos bagages étaient si lourds que le nombre de mes porteurs était devenu insuffisant. Trois de ces malheureux avaient eu le dos écorché, pendant notre dernière marche.
Quand la nuit vint, l'air était plus frais que jamais ; le ciel était sans nuages, un peu brumeux cependant, comme il l’est souvent dans l’intérieur du pays, par le temps le plus clair, pendant la saison sèche. Un cercle rougeàtre entourait le disque de la lune. Je m'installai comme de coutume pour prendre des distances lunaires et des altitudes stellaires. Je ne me retirais guère, en pareil cas, avant une heure du matin; j'aimais à jouir du silence de la nuit, quand l'agitation de ces fantasques et turbulents sauvages était enfin suspendue par le sommeil, Quelquefois je m'étendais sur la terre après mon travail et je me mettais à contempler le firmament étoilé. Couché sous ces constellations si différentes de celles qui illuminent l’autre hémisphère, je révais de la terre bénie laissée bien loin derrière moi au nord. Mes pensées erraient dans l’espace vers mes amis d'Europe et d’Amérique, et mes yeux se remplissaient de larmes, quand je me reportais aux marques d'affection qu'ils m'avaient données. Peut-être pensaient ils aussi en ce moment au pauvre voyageur isolé, qui accomplissait sa pénible mission parmi les sauvages du centre de l’Afrique ?
Je n'étais pas toujours aussi solitaire pendant mes observations