‹ L'Afrique sauvageChapitre 76 sur 196 · HISTOIRE DE LA LUNE ET DU SOLEIL · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA LUNE ET DU SOLEIL

nocturnes ; car quelquefois l’un ou l’autre de mes hommes, ou Mayolo lui-même, se tenait à côté de moi sans rien comprendre à mon occupation. Je m’amusais souvent de l’idée que ces gens-là se font des corps célestes. Ces astres, comme tous les phénomènes naturels, sont de leur part l’objet des conjectures les plus bizarres. Suivant eux, le Soleil et la Lune sont du même âge; mais le Soleil répand la lumière et la gaieté, et la Lune verse l'obscurité, la sorcellerie et la mort. Car la mort vient du sommeil, et le sommeil commence avec l'obscurité. Le Soleil et la Lune, disent-ils, se querellèrent autrefois, chacun d’eux prétendant être le plus âgé. La Lune disait : « Qui êtesvous, pour oser me parler? Vous êtes seul; vous n'avez personne avec vous. Est-ce que par hasard vous vous croiriez mon égal? Regardez-moi, continuait-elle en montrant son cortége d'étoiles brillantes, voilà mon peuple; je ne suis pas isolée dans le monde comme vous. » À quoi le Soleil répondait : « O Lune, vous apportez avec vous la sorcellerie, et c’est vous qui avez tué tout mon peuple; sans cela, j'aurais une suite bien plus nombreuse que la vôtre. » Au dire des nègres, le moment où les hommes sont plus susceptibles d’être frappés de mort, c’est quand la lune est dans sa croissance ou sur son déclin. Elle regarde les hommes comme des insectes, comme sa proie, et elle les dévore. La lune est l'emblème du temps et de la mort.

Je m’amusai beaucoup ce jour-là. Quelques habitants d’un village apono des environs s'étaient d’abord montrés fort hostiles à ma présence dans leur pays; mais, ayant entendu dire que je n'y avais apporté ni la mort ni la peste, ils vinrent pour me rendre visite. Dès que mon ami Nchiengain les apercut, il s’élança au-devant d'eux tout en colère, en s’écriant : — « Allez-vous-en, allez-vous-en! Maintenant que vous avez flairé les cadeaux, vous n'êtes plus effrayés, vous accourez. Allez-vous-en! » De sorte que ces hommes repartirent sans que j'eusse pu leur parler.

2 Juin. — Vers le soir, Nchiengain et Mayolo s’enivrèrent tous les deux avec du vin de palmier. Surexcités par cet état bachique, ils rivalisaient d’ardeur pour m'accompagner dans mon voyage. Ils disaient qu'ils iraient avec moi bien au delà de l'Ashango, qu'ils étaient des hommes, qu'ils voyageraient même de nuit, et qu'ils ne craignaient pas la compagnie de la lune.

Je voulais me procurer une des idoles des Aponos. Sur ma prière, Nchiengain m'emmena le long d’un sentier qui conduisait à un petit bois; une fois là, il envoya sa première femme dans une cabane consacrée (Mbuiri) pour chercher une idole, Quand on me l’äpporta, je la trouvai si massive, si lourde, et en même temps si grossièrement Indécente, que je fus obligé de la refuser. Je compris que si je l’acceptais, je me trouverais dans le même embarras que ce digne magistrat à qui l’on avait fait cadeau d’un éléphant blanc. Comme toutes les idoles que j'avais déjà vues, celle-ci était du sexe féminin.

Les habitants du village possédaient le plus gros tam-tam (Wgoma) que j'eusse encore vu. Il n’avait pas moins de neuf pieds de long, et sa fabrication avait dù coûter beaucoup de travail aux Aponos. Un grand nombre de ceux-ci s’enivrent le soir, à l’exemple de leurs deux chefs. J'avais toujours entendu dire par les esclaves du littoral que les Aponos étaient un peuple d’une extrême gaieté, et je vois qu’ils avaient terriblement raison. Depuis mon arrivée ici, ce ne sont toutes les nuits que chants, danses et cris de joie. Le vacarme que font ces gaillards-là est réellement insupportable. Je distribuai des perles aux femmes, et cette libéralité fit le meilleur effet du monde. En peu de temps nous étions tous devenus bons amis.

3 Juin. — Nous quittimes Mouendi ce matin-là, non sans peine. Nchiengain et Mayolo voulaient rénouveler leurs orgies de la nuit précédente; et de fait, ils étaient déjà à moitié ivres dès le matin. Mais j'allai droit à la cabane où ils se rassemblaient et, renversant du pied leurs calebasses pleines de vin, je remis les chefs et l’assistance à la raison. Je ne pus cependant emmener Nchiengain, et nous partimes sans lui. Je m'étonnai plus tard de l'humeur débonnaire de ce peuple, qui voyait sans sourciller un étranger jeter par terre une si grande quantité de son breuvage favori. Aucun ressentiment n'accueillit mon procédé, mais seulement un léger murmure de regret. Fallait-il qu'une si bonne liqueur fût répandue en pure perte, au lieu d'entrer dans leurs estomacs! Nous gagnâmes les bords de la rivière, à trois milles du village. T1 était alors deux heures de l'après-midi. Là le Ngouyai, coulant du sud-sud-ouest, se déployait dans toute sa beauté, sur une largeur presque égale à celle du pont de Londres, avec une profondeur de dix à quinze pieds.

PASSAGE DU NGOUYAI. 201

Nous étions dans la saison sèche, à l’époque où les eaux sont à peu près à dix pieds au-dessous du niveau qu'elles atteignent dans la saison pluvieuse. L'onde jaunâtre formait un singulier constraste avec le vert foncé de la végétation des rives. Je ne me lassais pas d'admirer les arbres magnifiques qui dominaient les taillis épais dont ces riches terrains étaient revêtus. Quelques-uns de ces troncs majestueux se dressaient au bord même de la rivière, appuyés sur des racines vigoureuses qui ressortaient çà et là au-dessus des eaux. Diverses éclaircies dans l'épaisseur du feuillage nous laissaient voir l’intérieur de la jungle, où les jets noueux étaient enlacés par des plantes grimpantes de toute espèce, et surtout par la liane du caoutchouc, si vivace dans cette contrée.

Je fus agréablement surpris en voyant que le bateau plat ou bac de Nchiengain était grand et fort bien construit. Il transporta en sept voyages ma troupe et tout mon attirail. Le passage était effectué tout entier à quatre heures et demie de l’après-midi, et nous assimes notre camp pour la nuit à l’autre bord. Nchiengain arriva sur la rive en trébuchant juste au moment où je m'en éloignais avec les derniers bagages ; il cria à mes hommes de revenir le prendre, mais je leur recommandai de n’en rien faire, ét mon ivrogne fut obligé de s’'embarquer tout seul, quand ma troupe eut abordé de l'autre côté.

Je fus surpris de la rareté des êtres vivants sur la rivière et aux alentours. Cependant la riche et large vallée qu'elle traverse doit contenir dans ses bois une faune très-abondante et très-variée; mais nous ne pouvions nous attendre à trouver beaucoup d'animation sur notre passage, ni pendant les courts instants de notre séjour. Nous n'aperçûmes, en effet, ni oiseaux aquatiques ni pélicans. Quant aux hippopotames, l’eau était trop profonde et présentait trop peu de sable et de banes de vase pour ces animaux; car j'ai toujours remarqué qu’on ne les rencontre que dans les rivières encombrées de bas-fonds. Or, il n’y a de bas-fonds que dans la saison sèche : ce n'est donc aussi que dans la saison sèche que l'hippopotame s’y fait voir. Il en est de même des crocodiles. Dans les temps d'inondations, on peut voyager des mois entiers sans rencontrer un seul individu de l’une ou de l’autre espèce, dans ces mêmes

rivières et dans ces mêmes lacs où ils pullulent dans les temps de sécheresse. C'est ainsi qu'à mon premier voyage, j'ai trouvé le lac Anengué de lOgobay tout plein de crocodiles, quoique MM. Serval et Griffon du Belley, qui l'ont visité après moi en 1862, n'aient pas aperçu un seul de ces animaux. Moi-même qui n’en avais pas vu non plus lors de ma première exploration du lac, ainsi que je lai rapporté dans mon Afrique Equatoriale, j'ai été bien surpris d'en trouver une si grande quantité, lors de ma seconde visite. Un mois, une quinzaine même, apportent sur ce point un changement considérable, et l’on se demande avec étonnement où sont allés tous ces crocodiles. Les voyageurs savent d’ailleurs que, dans les mêmes rivières, le poisson, très-rare pendant les pluies, est très-abondant pendant les sécheresses. Cette rareté et cette abondance successives ne sont cependant qu'apparentes. L'ensemble des habitants des eaux doit rester presque toujours le même pendant toute l’année. Mais nous perdons trop de vue que la masse des eaux d’une rivière quelconque, avec tous ses déversoirs et ses lacs, est immensément plus grosse pendant la saison pluvieuse que pendant la saison sèche, et que dès lors la population fluviale est plus dispersée et plus cachée.

4 Juin.— Nous quittämes les bords de la rivière à six heures un quart du matin. Il était huit heures et demie lorsque, après avoir traversé un village apono, nous arrivämes à un groupe de trois villages ishogos reliés ensemble, tous trois appartenant sans doute au même clan et fort peuplés. Ce n'était pas chose nouvelle pour moi que de voir une tribu camper au milieu d’un district appartenant à une autre tribu. Les Ishogos, chassés de leur territoire par la guerre, s'étaient établis dans une enclave inoccupée, au milieu des possessions de leurs voisins.

Les Ishogos de ces villages étaient d'avance informés de ma visite, Ils avaient entendu parler des richesses fabuleuses que je transportais avec moi, et se montraient fort contrariés que je voulusse passer chez eux sans m'y arrêter. Ces villages sont bâtis dans une plaine de gazon découverte; du plus loin qu'on aperçut notre caravane, l’efflervescence fut extrême, Femmes, enfants, guerriers, tous vinrent au-devant de moi en poussant des cris et en m’adressant force prières; quelques-uns couraient sur les flancs de notre colonne,

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