IMPORTUNITÉS DES HABITANTS
avec des chèvres en laisse, et me les offraient si je voulais rester avec eux, ne füt-ce qu'une nuit. C’est la coutume dans tous ces villages, quand on veut garder un étranger, de lui offrir des vivres en cadeau ; si l'étranger accepte, il s'engage par là même à demeurer quelque temps dans le pays. Ils m'offraient aussi de l'ivoire, des esclaves, et plus je refusais, plus ils mettaient d’opinitreté dans leurs instances. Au fond, leur seul désir, quand ils cherchaient ainsi à me retenir, était de tirer de moi le plus qu'ils pourraient de ces trésors convoités dont j'étais porteur. Rien de plus plaisant, lorsque je faisais halte, que de les voir s'enfuir tout effarouchés et s'arrêter bien loin pour me considérer. Deux de leurs chefs nous suivirent pendant plusieurs milles, toujours avec leurs chèvres qu'ils nous proposaient et qui trottaient à côté d'eux. A la fin, ils nous quittèrent mécontents, en disant à Mayolo et à Nchiengain que c'était leur faute si je ne m'arrêtais pas chez eux. Quant à nos compagnons aponos, ils déploraient amèrement la perte des chèvres que j'aurais pu prendre. Les drôles ne pensaient qu'à la part qui leur en serait revenue ; car les bêtes, une fois tuées, auraient été dépecées et partagées entre toute la troupe. |
Vers midi, nous nous arrêtâmes dans un joli vallon boisé que traversait un petit ruisseau, et nous nous y reposämes une heure pour déjeuner. Un sentier nous conduisit de là, droit à l’est, vers plusieurs villages aponos. Nous désirions les éviter pour nous épargner les importunités dont nous avions souffert le matin chez Îles Ishogos ; aussi fimes-nous un détour un peu au sud où au sud-sudest. Notre caravane se déploya, pendant trois heures, sur une plaine accidentée, coupée de bois par intervalles. Un de ces espaces découverts était une prairie nommée Matinbié Irimba (la prairie de pierres), qui s'étend du sud-est au nord-ouest.
A l'extrémité sud-est de la prairie, nous trouvämes un village appelé Dilolo. L'accueil qu'on nous y fit ne fut rien moins qu'amical. L'entrée de la rue était barricadée et gardée par tous les hommes en état de combattre, armés de piques, d’ares, de flèches et de sabres. Quand nous fûmes à la portée de la voix, ils éclatèrent en imprécations furieuses contre Nchiengain : il avait bien besoin de leur amener l’Oguizi, un méchant Esprit qui venait introduire lEviva
(la contagion) dans leur village ! Enfin ils nous défendirent d’entrer, en nous menaçant de leurs armes; on battit le tambour de guerre, et les hommes s’avancèrent sur nous, puis se replièrent le javelot en main. Nous n’en marchämes pas moins en avant. Alors les enragés mirent le feu à l'herbe de la pelouse qui conduisait à leur barricade. Comme nous voulions éviter une rencontre, aussi bien que le feu qui gagnait avec rapidité, nous tournâmes le village par un petit sentier qui le bordait; mais à peine l’avions-nous dépassé que nous vimes un corps de troupes qui marchait dans la même direction, pour nous couper le chemin. La plupart de nos ennemis paraissaient à moitié ivres; je compris qu'un combat allait être inévitable. Deux flèches empoisonnées furent décochées sur nous, mais elles tombèrent avant de nous atteindre. Nchiengain survint alors et s’interposa entre mes hommes et les guerriers irrités, en me priant de ne pas tirer, à moins que quelqu'un des nôtres n’eût recu le premier feu. Nos adversaires, voyant que nous ne faisions aucun semblant d’hostilité, n’en devinrent que plus hardis, et l’un d’eux, marchant sur nous, l'arc tendu, menaça de tuer Rapelina. Sur quoi, mon gaillard, faisant bonne contenance, dirigea contre l’assaillant le canon de son fusil, et lui déclara qu'il était un homme mort, s’il ne jetait son are à l’instant même, Tous mes Commis accoururent se ranger sur les flancs de ma troupe, couchant l'ennemi en joue et protégeant la colonne des porteurs. Je fus heureux dans cette occasion de voir mes Aponos prendre aussi ma défense. Ils étaient furieux contre les agresseurs ; quelques-uns même déposèrent leur fardeau pour s’élancer au premier rang, en agitant leurs épées. Chose étrange! aucun de nos ennemis ne vint s'attaquer à moi, ni ne m’adressa de menaces. Je surveillais cette scène avec calme, examinant le champ de bataille qui d’un moment à l’autre pouvait être ensanglanté. Dérrière nous toute la plaine était en flammes; mais, assuré de la résolution de mes porteurs aponos, je n'avais aucune crainte sur l'issue du combat. Si nous avions voyagé sans guides et sans porteurs, nous aurions eu à livrer une bataille sérieuse, et probablement mon voyage se serait arrêté là, comme il se termina plus tard dans le pays d’Ashango ; mais c'est un point d'honneur pour ces peuples primitifs que de défendre les étrangers qu'ils ont entrepris de conduire d’une tribu à une