‹ L'Afrique sauvageChapitre 78 sur 196 · VAILLANCE DE MES COMMIS · texte numérisé non relu

VAILLANCE DE MES COMMIS

autre. Si, plus tard, je n'avais pas été abandonné par mes guides dans le village d’où je fus finalement chassé, ainsi que je le raconterai bientôt, j'aurais pu continuer mon voyage malgré tous les obstacles. En attendant, nous continuâmes de défiler, pendant que Nchiengain, à l’arrière-garde, criait aux guerriers tout déconcertés, que cette affaire serait le sujet d’un palabre quand il reviendrait.

J'étais plus fier que jamais de mes fidèles après cette épreuve ; et je profitai de l’occasion pour les encourager fortement à poursuivre notre route. « [l n'y à plus maintenant de retraite possible, » leur dis-je ; et tous s’écrièrent : — « Il faut aller en avant! oui, nous irons dans le pays de l’homme blanc! oui, nous irons à Londres! »

Nous marchâmes ainsi jusqu’à quatre heures et demie de l’aprèsmidi, et alors nous dressâmes notre tente au milieu d’un bois où soufflait un vent frais et humide, près d’un groupe de villages aponos. Leurs habitants semblaient aussi redouter ngtre approche, par appréhension de l’Éviva. Le soir, nous entendimes des cris de guerriers, des gémissements de femmes, et le bruit du tambour de guerre. Le refrain de tout ce tapage était : — « O Nchiengain, pourquoi nous avez-vous amené ce fléau vivant? Nous n’avons que faire de l'Oguizi qui porte la peste avec lui. Les Ishogos sont tous morts; les Ashangos ont fui, nous n'avons pas besoin de leur homme blanc! Allez-vousen! allez-vous-en! » Nous nous couchâmes avec nos fusils chargés à côté de nous. À dix heures enfin, Je tambour de guerre cessa de se faire entendre. Mes hommes, fatigués, avaient les pieds endoloris par une longue marche sur les sentiers rocailleux de la prairie.

9 Juin. — Au point du jour je me levai et je jetai un regard sur la plaine, m’attendant à voir une troupe d’ennemis en observation au milieu des hautes herbes; mais, à ma grande satisfaction, je n’aperçus aucun indice de dispositions belliqueuses. Quelques instants après, une députation de trois hommes sortit du plus prochain village, et vint trouver Nchiengain pour l’engager à ne point passer outre en compagnie d’un être qui portait la mort partout où il allait. Mais le digne chef, dans un discours plein de sens, leur expliqua que leurs alarmes étaient folles, que je n'étais pas le propagateur de l'Éviva, et que ce fléau était tout à fait indépendant de ma présence, puisqu'il avait ravagé leur village bien longtemps avant que l'Oguizi

eùt paru dans le pays. Cet argument parut produire un bon effet. Les députés se retirèrent, Bientôt après, Mavyolo et Nchiengain se rendirent à leur tour au village, puis ils m’envoyèrent chercher.

Lorsque Jj'arrivai sur le terrain choisi pour lieu de réunion, à quelque distance du village, je ne fus pas peu surpris de voir un rassemblement de près de deux cents individus, gravement assis sur l'herbe et disposés en demi-cercle, Ce qui m’amusa beaucoup, quand je m'avançai au milieu d'eux, ce fut le mouvement de retraite du premier rang qui se replia à l'arrière-garde, puis la même manœuvre répétée par le second rang, par le troisième, et ainsi de suite. Ils me rappelaient un troupeau de brebis ou de daims effarouchés dans un parc, à la vue d'un promeneur paisible. Nchiengain, qui paraissait exercer sur eux beaucoup d'influence, comme un des principaux chefs de Ja tribu des Aponos, réussit à arrêter cette déroute. Puis, s'adressant à moi, il me dit qu’il m'avait envoyé chercher pour m'exprimer le vœu des habitants. Ils désiraient que je quittasse le bois où j'étais campé, pour remonter un peu plus haut sur la colline. Si j'y consentais, toute la population viendrait me voir, me porterait des vivres, et me laisserait continuer mon voyage le lendemain. |

Je me refusai à cette demande, en alléguant que le haut de la colline était trop exposé aux ardeurs du soleil et que je préférais la brise fraiche du bois. En définitive, ils me laissèrent agir à ma fantaisie. Tout aussitôt, mon campément fut visité pendant quelques heures par une foule de curieux. Hs me dirent que l'accusation de trainer l'Éviva avec moi était un bruit répandu par les Ashiras dans les tribus de l’intérieur jusqu'à une distance très-reculée.

Dans l'après-midi, trois vieillards notables des environs vinrent m'inviter à visiter leurs résidences respectives. L'un de ces vieillards était envoyé par un grand village appelé Mokaba et situé à peu de distance. Mayolo me conseilla de préférence d'aller dans celui-là, parce que son représentant m'avait offert le plus grand nombre dé chèvres, c'est-à-dire trois. Quand je déclarai ma décision, les deux autres parurent très-mortifiés, et peu s’en fallut qu'il ne s’élevât entre les trois députés une sérieuse querelle. Je partis sans Nchiengain, qui était trop ivre pour nous accompagner ; car il avait bu largement avec les chefs du village où nous étions. Quand nous

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