VOYAGE A TRAVERS LE PAYS D’APONO
Mokaba. — Curiosité des habitants. — Mayolo retombe malade. — Il retourne à Otando.
— Discours de Nchiengain. — Les Aponos s'engagent à me conduire chez les Ishogos. — Détails sur la tribu des Aponos. — Vivacité de leur caractère. — Leurs arts. — Leurs armes. — Population. — Description de Mokaba. — Vin de palmier. — Ivrognerie. — Mascarade de l’'Ocuya. — Mon départ de Mokaba. — Rivière Dougoundo. — Arrivée à Igoumbié. — Invitation des anciens du village à y prolonger mon séjour. — Mæurs des Ishogos., — Description d’Igoumbié. Cabanes des Ishogos. — Arrivée à Yengué, dans l’Ishogo.
6 Juin. — Mokaba, comme la plupart des autres villages de la
tribu des Aponos, est situé sur un terrain onduleux, en partie boisé, en partie recouvert d'herbes. La distance de cette ville à Mayolo n'est que de trente-sept milles à vol d'oiseau, et son altitude n’égale pas celle de cette dernière place, car elle ne mesure que 414 pieds au-dessus du niveau de la mer, au lieu des 496 que j'ai comptés à :Mayolo. C’est que Mokaba, comme je l'ai reconnu depuis, avoisine les bords du Ngouyai et fait partie du bassin de cette rivière, tandis que Mayolo s'élève sur un plateau de la chaîne de montagnes qui sépare l'Otando de l’Ashira. Près du village, au couchant, se dessinent des collines couronnées de bois dont aspect est des plus pittoresques. Quant à l'échelle de montagnes, superposées en terrasses, qui borde l'horizon à l’est et qui forme la principale beauté du pays d'Otando, on ne saurait la voir dans la plaine d’Apono. En revanche, si l'on regarde à l'opposé, on découvre, à l’ouest, au delà de l'Otando, des hauteurs qui s'étendent en demi-cercle jusqu’au territoire de l’Ashira-Kamba, pour aller rejoindre au nord la chaîne qui court vers l’est, dans la direction des montagnes de l’Ashango.
DISCOURS DE NCHIENGAIN. 209
La curiosité des habitants de Mokaba est fort indiscrètes; à tel point que, malgré leur accueil amical, je ne me trouve guère plus à mon aise chez eux que près des voisins devant lesquels nous avions passé la veille. Le pays fourmille de visiteurs et je suis assiégé dans mon campement par une foule d’importuns. Tous les moyens leur sont bons pour s'approcher de moi. Les uns se glissent mystérieusement le long du bois, les autres rampent silencieusement dans la prairie ; puis tout à coup, soit de derrière les arbres, soit du milieu des herbes, apparaît une multitude de figures noires qui me regardent fixement, la bouche toute grande ouverte. Le moindre geste de ma part leur arrache des cris d’admiration; mais si je viens à regarder quelqu'un en face, celui-là prend ses jambes à son cou et se sauve comme si le diable était à ses trousses.
7 Juin. — Je ne puis dire avec quelle consternation j'envisage ce matin l'état du pauvre Mayolo. Je crains bien que ses jours ne soient comptés. Il est en proie à une fièvre ardente. Quand je suis entré dans sa cabane, il se trouvait trop mal pour me parler et même pour me reconnaître. Les Otandos qui nous accompagnent se disposent à le transporter chez lui cette après-midi. L'idée m'est venue que peut-être il avait été empoisonné par les gens qui nous étaient hostiles, mais son ivrognerie et ses orgies quotidiennes peuvent tout aussi bien expliquer sa maladie. Ses sujets commencent à se rappeler qu'il est tombé malade pour la première fois le Jour où il s’est querellé avec ses enfants, à propos des perles que je lui avais données : el s'il vient à mourir, ce sera sans doute le sujet d’une terrible accu= sation de sorcellerie. Sa perte serait pour moi un coup bien cruel, Outre que c’est un ami dévoué, il parle un peu la langue des Comimis, que je comprends beaucoup mieux que tout autre idiome africain. Il s’est toujours fort bien acquitté de ses fonctions de use Heureusement notre long séjour à Olenda et à Mayolo m'a mis à même d'acquérir une notion superficielle de la langue des Ashiras:
Avant le départ des Otandos, je vins dire adieu à Mayolo, niais il n'avait plus sa connaissance. Dès qu'on l’eut emporté, je conjurai Nchiengain de nous faire partir de notre côté le plus vite possible. A quoi il répondit : « — Vous êtes aussi pressé que si vous aviez tué quelqu'un. » Je donnai à chacun des serviteurs de Mayolo
quelques cadeaux d'adieu; je leur en remis d’autres pour leurs femmes, et mes Commis leur distribuèrent leurs vieux habits.
Cette nuit-là, les habitants de Mokaba prirent l’alarme en me voyant regarder les étoiles avec mes instruments. Le chef, accompagné de ses sujets, vint me déclarer qu'ils allaient me bâtir une demeure le plus loin possible de leurs habitations, tant ils étaient effrayés du mystérieux travail auquel je me livrais. Je refusai net en disant qu'ils m'avaient déjà assigné l'emplacement que j'occupais et que je ne voulais pas me déranger une seconde fois.
& et 9 Juin. — Toujours à Mokaba, où j'attends des porteurs. Des messagers vinrent le 9 engager Nchiengain à retourner dans son village, parce qu'un de ses sujets y était mort. En même temps ils m'apprirent que Mayolo avait vomi du sang. C'était pour moi une déplorable nouvelle. Si Mayolo mourait, je devais craindre qu’on ne m'imputät sa mort. Je fis des cadeaux aux chefs et aux anciens n0tables de Mokaba, pour les maintenir en bonnes dispositions, et je donnai un fusil à Nchiengain.
Il est convenu que dix-neuf porteurs aponos vont m’accompagner dans le pays d’Ishogo, avec leur chef Kombila'. Nchiengaii retourne chez lui. Avant son départ, je rassemblai mes nouveaux compagnons, qu'il se chargea de haranguer pendant que je leur distribuais leur paye. Il leur expliqua comment Olenda m'avait confié à Mayolo et Mayolo à lui, et que c'était à leur tour maintenant de me mener sain et sauf chez les Ishogos, qui après cela me conduiraent plus loin chez les Ashangos, et ainsi de suite. Ils devaient veiller à ce que J'eusse toujours des chèvres et des bananes en abondance, et, leur tâche remplie, ils étaient sûrs de recevoir la juste récompense
1. Comme les noms propres peuvent être d’une certaine utilité pour l'étude de la langue de ces diverses tribus, je donne ici ceux de mes porteurs :
Commandant de la troupe : Kombila. — Sous-commandant : Mbouka.
Ipandi. Kassa. Boushoubou.
Foubou. Mondjégo. Djembé.
Batali. Mombon. Boulingué Njomba. Badinga. Nchago. Mozamba. Mivendo. Moneti.
Mouzoumbi. Mafoumbi. Momelou.
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de leurs services, comme lui-même et son peuple l'avaient déjà reçue.
Ces sortes de harangues font toujours beaucoup d'effet au moment même; les nègres, dont la nature est fort impressionnable, s’enthousiasment pour les expéditions qu'on leur propose et promettent encore plus qu'on ne leur demande. Quand Nchiengain fut sur le point de me quitter, il me rendit un plat et un chaudron qu'il m'avait empruntés à notre première entrevue, afin de montrer à son peuple à quel degré de grandeur il était parvenu, lui qui pouvait manier de pareils ustensiles! Il m'avait dit alors : — « Il faut que Nchiengain mange dans un plat et fasse cuire ses aliments dans un chaudron de l’Oguizi, afin que son peuple sache bien que Nchiengain est l’ami de l'Esprit. » Ce prêt m'était depuis longtemps sorti de la mémoire, et je fus heureux d’une restitution qui témoignait de l'honnêteté du digne homme. Il nous combla de bénédictions au moment de partir et me cria : — « J'ai fait pour vous tout ce que J'ai pu; je n'ai pas épargné mes soins; que mes bons souhaits vous accompagnent! »
Sur le point de quitter le pays des Aponos, je dois dire quelques mots sur cette tribu de nègres. C’est, sans aucun doute, une branche du grand peuple Ashira, comme les Ashiras-Kambas, les Ashiras-Ngozais et les Otandos, qui tous, aussi bien que les Aponos, parlent la langue ashira. Les Ashangos aussi parlent cette même langue, quoique séparés de fait des Aponos par la tribu des Ishogos dont l’idiome est tout différent. Mais les Aponos se distinguent de toutes les autres branches de la nation Ashira par la vivacité de leur caractère. Ils sont propres et de bonne mine. Leurs villages sont plus grands, mieux tenus, plus jolis que ceux des Otandos et des Ashiras-Ngozais. Chaque maison est isolée de ses voisines; l’ordre et la propreté règnent dans l’intérieur. Le pays est une plaine onduleuse qui tantôt se déploie en prairies où l'herbe croît au milieu des cailloux, tantôt se couvre d’une riche végétation, dans les parties de terrain propres à la culture et recherchées pour les plantations.
Je ne saurais évaluer le chiffre total de la population de cette tribu : leurs villages se pressaient en grand nombre sur notre route.
quand nousvenions de Mouendi ; mais nous traversions probablement le district le plus populeux.
Comme je l'ai déjà dit, les Aponos, hommes et femmes, se disüinguent par la coutume de s’arracher les deux incisives du milieu de la mâchoire supérieure, et de tailler les autres en pointe aussi bien que les quatre de la mâchoire inférieure. Les femmes tàâchent de s'embellir en se tatouant le front par des espèces de cicatrices. Ce sont le plus souvent de petites protubérances rondes, au nombre de neuf, et de la grosseur d'un pois, disposées en losange entre leurs sourcils. Des ornements du même genre ressortent sur leurs joues. Elles portent aussi sur la poitrine et sur l'abdomen quelques marques irrégulières, dont le dessin varie suivant le goût de chacune. Elles se rougissent la peau avec une certaine poudre extraite du bois rouge du commerce. Elles se coiffent de différentes facons, mais jamais en masses relevées, suivant la mode des Ashiras, que j'ai décrite dans l'Afrique Equatoriale. Les Aponos n’abusent pas autant du tatouage que les Apingis, qui ornent leur poitrine et leur ventre de toutes sortes de dessins en relief. Je demandai un jour à un Apingi pourquoi il se couvrait le corps de toutes ces hideuses balafres ; il me répondit que cela leur tenait lieu de vêtements. — « Pourquoi, me répliqua-t-il, vous couvrez-vous le corps de tant de bizarres étoffes? »
Les Apingis ne semblent être qu’une petite tribu occupant une mince bande de territoire le long des bords du Ngouyai. Ils parlent la même langue que les Ishogos.
Les Aponos sont une nation belliqueuse, qui inspire une certaine crainte aux Apingis et aux Ishogos, dont les villages sont tout proches des leurs. Ils ne sont pas si habiles forgerons que les Fans ni que les autres tribus plus reculées à l’est. Le minerai de fer dont ils font usage se trouve en abondance dans toutes les parties de leurs prairies, en morceaux de toutes dimensions que l’on extrait du sol. Plus on creuse profondément, plus les morceaux sont gros et purs d'alliage. On fait fondre le métal dans de petits pots de terre trèsépais de la contenance d’une pinte, et l’on se sert de charbon de bois pour le tremper. Les Aponos ont de grandes enclumes, très-bien faites, mais dont la construction dépasse leur habileté; aussi toutes celles que j'ai vues là venaient-elles de chez les tribus des Abombos
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et des Njavis, qui habitent plus loin du côté de l’est, Les Abombos et les Njavis excellent également à fabriquer de certaines épées droites, de quatre pieds de long, dont le manche de bois a la forme d'un cornet à dés, à travers lequel passe la garde de l'épée.
Les arcs des Aponos diffèrent essentiellement de ceux des Fans. que j'ai décrits dans l'Afrique Equatoriale. Moins puissantes, mais en même temps moins grossières, ces armes sont d’un bois très-rugueux ; leur courbure forme presque un demi-cercle, et la corde, longue d’environ deux pieds, se compose de fibres végétales. Leurs flèches sont assez lourdes. La pointe est en acier, de forme triangulaire, et s’adapte à une tige barbelée qui ne fait pas corps avec elle; de sorte que lorsque la flèche entre dans le corps d’un homme ou d’un animal, la pointe triangulaire, enduite de poison, reste dans la blessure. pendant que le manche s’en détache. Les flèches ne se serrent pas dans des sacs, mais dans des carquois cylindriques faits d’écorce d'arbres.
Leurs piques aussi diffèrent de celles des Fans, et ressemblent à celles que Burton, Grant, Speke et les autres voyageurs ont décrites comme usitées chez toutes les tribus de l'Afrique équatoriale de l’est ‘. Beaucoup plus lourdes et plus grossières que celles des Fans, elles ne peuvent, comme celles-ci, être lancées à distance. Leur extrémité, taillée en fer de lance et non barbelée, a près d’un pied de long. Elles servent à frapper d’estoc et de tout près. L'épée est l'arme ordinaire de ce peuple. A vrai dire cependant, c’est plutôt un sabre qu’une épée. La lame est recourbée et s'adapte à un manche de bois. Le métal dont elle est faite, quoique bien trempé au moyen du charbon, est plein de défauts. Quelques hommes se servent de boucliers ronds en osier travaillé. Chacun de mes porteurs aponos avait un sabre en sus de son arc et de son carquois de flèches. La possession d’un sabre est un signe de virilité chez ce peuple, et les jeunes gens se font honneur de porter un sabre avant de prendre femme. En somme. les principaux objets d'envie pour les jeunes dandys sont un sabre, un chapeau tressé d'herbe et un beau dengui ou tissu rayé qui sert à peine de vêtement. Les cha-