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peaux ou bonnets de laine rouge que j'apportais avec mes autres denrées détrônèrent tout d’un coup la mode nationale et firent fureur, comme on dit. C'était un sûr moyen de gagner les bonnes grâces d’un Apono que de lui offrir une de ces coiffures.

Comme les Ashiras, les Aponos, tisserands industrieux, savent travailler les plantes textiles qui servent aux vêtements des deux sexes. Leur toile, fabriquée en petits morceaux séparés, garnis de franges et appelés bongos, est quelquefois d’une grande beauté. Quand plusieurs de ces morceaux sont cousus ensemble, cet assemblage s'appelle un dengui. Les femmes portent deux bongos, l'un par devant, l'autre par derrière, assujettis en haut sur les hanches, et réunis par leurs extrémités supérieures.

On aurait pu croire, d’après le grand nombre de villages que je rencontrais sur ma route, que le pays d’Apono était trèspeuplé, d'autant plus que ces villages étaient fort grands et capables de contenir quelquefois un millier d'habitants. Mais il faut se rappeler que les chemins, ou sentiers frayés, par lesquels nous étions obligés de passer, étaient les communications nécessaires d’un village à un autre; je traversais donc toute la partie habitée du pays. En dehors de ces routes, 1l n’y avait que de vastes terrains, moitié prairies, moitié bois, qui se maintenaient dans leur solitude primitive.

Au total, j'aimais les Aponos et je me plaisais beaucoup au milieu d'eux. Ils se montrèrent honnêtes gens et fidèles aux engagements qu'ils avaient pris envers moi, malgré les nombreuses difficultés que nous avions eues pour nous entendre. On ne me vola jamais rien tant que je restai parmi eux.

Le village de Mokaba est grand et fort bien tenu. Sa situation, comme je l'ai déjà remarqué, est très-pittoresque. Bref, c’est le plus joli village que j'aie jamais vu en Afrique. On y compte plus de cent trente maisons ou cabanes, qui toutes, suivant la coutume de l'Afrique occidentale, ne forment qu'une grande rue. Pourtant, à Mokaba, plusieurs de ces maisons sont groupées et disposées en un carré au milieu duquel est un jardin planté de palmiers magnifiques. Derrière les habitations, on voit aussi des bouquets de bananiers et de citronniers. Le village se compose ainsi d’une suite de petits carrés

MOKABA,

VILLAGE APONO.

DESCRIPTION DE MOKABA. 215

ombragés de verdure. C’est un délicieux coup d'œil. Dans les arrièrejardins, sous les bananiers, on élève des chèvres, des poules et des pores. C’est le seul village où j'aie vu des cochons domestiques. Je fus frappé de la régularité de la grande rue. Mais outre celle-là, il y en avait une autre plus étroite de chaque côté du village, entre le derrière des maisons et les plantations de bananiers. Elles étaient aussi fort propres et soigneusement balayées. Chaque maison à sur sa facade une véranda, qui occupe la moitié de sa longueur. L'autre moitié, divisée par le milieu, contient les chambres à coucher et les magasins des propriétaires. Quand un homme se marie, il commence par bâtir une maison pour la nouvelle épouse. Si la famille s'accroît, on augmente le nombre des maisons. Chacune des femmes à une maison distincte. Les palmiers plantés au milieu des carrés appartiennent au chef de famille le plus important de chaque groupe de maisons, et comme c’est une propriété de grande valeur, ils passent après sa mort à son héritier, le frère ou le neveu du défunt, comme dans les autres tribus. Quelques-uns de ces palmiers s'élèvent à une hauteur de cinquante pieds. C’est dans la saison du vin que leur aspect est vraiment curieux, lorsqu'on voit suspendues au-dessous de leur couronne les gourdes béantes destinées à recueillir goutte à goutte la précieuse liqueur.

La grande quantité de palmiers qui se trouve dans le village et aux alentours fournit en abondance aux Aponos de Mokaba des provisions de leur breuvage favori. C’est un peuple fort gai, comme je l’ai déjà dit, et qui s’enivre régulièrement, tant qu'il peut se procurer du vin. Je les ai vus souvent monter aux arbres dès le matin, et puiser à longs traits dans les calebasses qui y étaient accrochées. Comme tous les peuples ivrognes, celui-ci est querelleur, et grâce à sa nature vive et irritable, les occasions de batailles ne lui manquent pas. Heureusement la saison du vin de palmier ne dure que peu de mois. Je me trouvais juste à Mokaba au plus fort de la période d'ivrognerie. Je ne vis guère d'hommes qui ne portassent les cicat'ices d’une ou deux blessures recues dans leurs tapageuses orgies. Aussi quelle quantité de jours de fête ils célébraient ! Boire à discrétion, danser, frapper du tam-tam et pousser des cris tant que la nuit dure, voilà leur grand divertissement. Ils aiment beaucoup aussi

le jeu de l'Ocuya. Un homme portant une grosse pièce de bois taillée en forme de géant, parée et habillée d’une manière bizarre, se promène et danse sur des échasses. Ce mannequin porte un masque blanc, aux épaisses lèvres ouvertes, découvrant deux rangées de dents où manquent les incisives du milieu, suivant la mode des Aponos. Un long vêtement, traînant jusqu’à terre, cache les échasses. Ce qui me frappa surtout dans cette mascarade, comme une coïncidence des plus comiques, c’est que la coiffure du géant ressemblait à s’y méprendre au bonnet d'une lady, avant du moins que les chiœnons fussent en vogue. Elle était surmontée de plumes et faite de peau de singe. Par derrière pendait la queue du singe, à laquelle je ne puis rien trouver d’analogue dans les modes européennes, au moins quant à présent. Mais ne désespérons pas.

10 Juin. — Nous quittämes Mokaba à dix heures un quart du matin, après avoir été retardés depuis le lever du soleil par les désastreux effets du vin de palmier. Chacun de mes porteurs était plus ou moins ivre. Quand ils eurent bu tout le vin du village, comme ils n’en avaient pas encore assez, ils allèrent dans les bois puiser à même les calebasses suspendues pour recevoir la liqueur.

Une heure environ avant de partir, nous essuyämes une grosse averse de plusieurs minutes. C'était la première pluie qui tombait depuis notre départ de Mayolo.

De Mokaba, nous marchämes dans la direction du nord-est. Le terrain s'élevait peu à peu; nous abordämes un pays montagneux, couvert d'une riche végétation, où s’élevaient un grand nombre de plantations et de villages d’esclaves appartenant aux principaux personnages de Mokaba. Dans une plantation nommée Njavi, mes anéroïdes accusèrent une élévation de 200 pieds au-dessus de Mokaba. Cet endroit s'appelle Njavi, probablement parce que les esclaves qui travaillaient sur la plantation étaient tirés du pays qui porte ce nom.

Nous dûmes nous arrêter là quelques instants, car la plupart de nos porteurs n'étaient pas bien solides sur leurs jambes.

De Njavi je pouvais voir les montagnes habitées par les Kambas. Elles semblaient se rejoindre, au delà d’une brèche ouverte au milieu

SÉJOUR A IGOUMBIÉ. 217

d'elles, à une chaîne de hauteurs allant dans la même direction. Cette brèche ou plutôt cet abaissement n'était que le prolongement de la vallée où coule le Rembo-Ngouvai.

Nous arrivämes bientôt au lit desséché d’un ruisseau dont le fond élait ardoisé, et qui coulait du nord-est au sud-ouest. Peu de temps après, nous traversämes un autre cours d’eau semblable, courant sur un lit d’ardoise, et appelé Dougoundo. Nous fimes halte sur ses bords pendant près de vingt minutes, et je mis ce temps à profit pour faire mes observations. Nous n'avions fait que descendre depuis la plantation de Njavi; car la hauteur de cette plantation était de 610 pieds au-dessus de la mer, tandis que le ruisseau de Dougoundo n’accusait plus que 473 pieds. Près du lieu où nous nous arrêtàmes il Y avait deux villages ishogos; mais nous n’allâmes point les visiter.

Notre voyage, continué vers le sud-est, nous amena, à trois heures et demie, dans un grand village ishogo, nommé Igoumbié. Notre intention n'était pas de nous y arrêter, et nous ne fimes que le traverser. Les habitants se cachaient dans leurs cabanes, sauf quelques-uns plus hardis que les autres, qui de loin nous regardaient passer sans bouger et sans dire un mot. Après avoir laissé ce village derrière nous, nous nous arrêtâmes à cinquante mètres de là, près d’une route ou d’un sentier, pendant que Kombila avec quelquesuns de nos Aponos retournait à Igoumbié pour parler au peuple. Un des vieillards de ce pays, nommé Boulingué, était grand ami de Kombila; amené par lui à notre campement, il me pria d'aller m'établir dans son village, en disant qu'on ne voulait pas nous laisser passer ainsi sans nous donner des vivres. Comme nous étions sans provisions et qu’un de mes Commis souffrait beaucoup d'une jambe échaudée par de l’eau bouillante, J'acceptai cette invitation, et nous allâmes passer la nuit à Igoumbié.

Je ne puis dire au juste qui en était le chef, si toutefois il y en avait un. Depuis que j'ai quitté Mouendi, je ne vois plus de chef à proprement parler, ni d'homme dirigeant dans les villages, mais seulement quelques anciens qui paraissent jouir d’une certaine influence parmi les leurs. fei il y en avait trois qui battirent le kendo et vinrent m'offrir, chacun à leur tour, une chèvre et quelques

régimes de bananes, en faisant précéder leurs cadeaux par des harangues effroyablement longues.

Je m'aperçus au premier coup d'œil que ce n’était plus le même peuple que j'avais rencontré jusqu'alors. La coiffure des hommes et des femmes, la forme des maisons et des portes, la poudre rouge dont les hommes se barbouillaient, tout dénotait de grandes différences.

Je fus heureux de passer une couple de nuits à [goumbié, pour y faire autant d'observations que possible.

Le soir, quand j'eus distribué quelques perles aux femmes, on mé fit un accueil de plus en plus amical, d'autant plus que mes porteurs aponos ne se lassaient pas de célébrer mes louanges. On voyait aussi avec plaisir que, sur les trois chèvres qui m’'avaient été offertes, j'en avais donné deux à mes porteurs.

Ces Ishogos me divertissaient beaucoup, surtout les femmes. Quand ils croyaient que je ne les regardais pas, ils entr'ouvraient leur porte et m'examinaient à la dérobée. Mais aussitôt que je me tournais de leur côté, vite ils refermaient la porte avec frayeur. Allaient-ils d’une maison dans une autre et fallait-il passer devant la demeure qu'on m'avait assignée ou devant l'endroit où j'étais assis, ils traversaient la rue précipitamment en mettant la main sur leur figure pour ne pas me voir; excellente précaution contre le mauvais œil. Mes Aponos riaient de ces airs effarés, et disaient avec un air de supériorité complaisante, comme s'ils eussent passé

toute leur vie avec moi : « Où donc ces hommes des bois auraiïent-

ils jamais pu voir un Oguizi? »

Malgré ma fatigue, je ne voulus pas m'aller coucher avant d’avoir mesuré quelques altitudes d'étoiles, pour vérifier la latitude où nous nous trouvions. Ces opérations causèrent la plus vive surprise aux indigènes.

11 Juin. — Igoumbié est le plus grand village que j'aie encore rencontré. Il se compose d’une rue très-longue et assez large, où l’on ne compte pas moins de cent quatre-vingt-onze cabanes. Chacune d’elles a une porte de bois et se divise en trois compartiments ou chambres. Les maisons ne sont pas séparées comme celles des Aponos; au contraire, elles se touchent. Il y a cà et là des cabanes consacrées à des idoles. Une entre autres, fort grande, située à la moitié de la

MŒURS DES ISHOGOS. 219

rue, et qui contient une monstrueuse figure de bois, pour laquelle les indigènes professent une grande vénération. Ce village est si étendu que les habitants ont senti le besoin d’avoir plusieurs maisons de palabre, car j'en ai compté cinq ou six. La maison de. palabre est en effet, comme je l’ai déjà dit, un grand hangar qui correspond à

nos maisons communes, nos hôtels de ville, ou à nos cercles. C’est là qu’on se réunit pour fumer et bavarder, pour tenir conseil, s’occuper d’affaires publiques et recevoir les étrangers. Ce que j'ai trouvé de plus curieux dans ce village, ce sont les essais de travaux décoratifs appliqués aux portes de plusieurs maisons. Assez joliment construites, ces cabanes, dont les murs sont en écorce d'arbres, ont des portes bariolées de dessins rouges. blancs et noirs fort compliqués, et qui ne manquent pas d’une certaine élégance. Ces portes sont fort ingénieusement disposées; elles tournent sur des pivots placés en haut et en bas, comme sur des gonds. Chaque maison est de forme oblongue, de vingt-deux pieds de long à peu près, sur dix à douze pieds de large. Les murs ont quatre pieds et demi de haut, et l’extrémité du toit s'élève d'ordinaire à neuf pieds de terre.

Je ne pus dormir la nuit dernière, tant on fit de tapage autour de moi. Les Ishogos entonnèrent à tue-tête leurs chants sacrés, jusqu’au point du jour, en allant et venant d’un bout à l’autre du village. De loin ce chorus de voix n'était pas trop désagréable, mais de près c'était assourdissant. Dans la journée qui suivit, je me fis des amis parmi les habitants en leur distribuant quelques petits présents. Des femmes vinrent m'offrir des bananes, des cannes à sucre et des pistaches ; elles paraissaient enchantées quand je voulais bien v goûter.

Le soir, l'atmosphère était pure; j’eus la satisfaction de pouvoir prendre quelques altitudes de plus et un certain nombre de distances lunaires.

Quand j'eus consigné mes observations astronomiques sur mon journal, il était deux heures et demie du matin, et après les rudes fatigues de la journée et de la nuit, je fus heureux d'aller me reposer, d'autant plus que nous devions quitter Igoumbié le lendemain matin de très-bonne heure.

12 Juin. — Nous primes congé des habitants un peu avant huit heures. Le peuple nous voyait partir à regret, et les anciens nous prièrent de rester encore un jour avec eux. Mais je résistai couraœeusement à ces instances.

A neuf heures, nous franchimes une haute montagne appelée Ncoondja. Un certain nombre d’Aponos venus d’un village à quelques milles de là, entre autres plusieurs chefs, nous avaient accompagnés quelque temps.

Cependant mes porteurs aponos étaient travaillés par un sourd esprit de révolte; j’eus beaucoup de peine à les empêcher de jeter là leurs fardeaux et de m’abandonner. C'était une situation bien difficile que la mienne; toutefois, en amadouant les mutins par la promesse d’un supplément de paye, s'ils consentaient à suivre Kombila jusqu'à l’endroit où ils étaient convenus de me conduire, je réussis à leur faire reprendre leurs fardeaux. et nous continuâmes notre route.

Nous passämes devant deux villages aponos qui se touchent presque, et nous fimes halle pour déjeuner au bord d’un ruisseau. Aussitôt nous voilà entourés par les habitants du village le plus voi-

ARRIVÉE A YENGUÉ.

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