NUIT BRUYANTE
donner. Il savait également, me dit-il, que j'avais distribué des perles à plusieurs de ses femmes et à quelques autres du village.
La nuit dernière j'ai entendu un homme parcourir la rue en s'écriant d’une voix forte et sur le ton d’un crieur public : — « Nous avons un Oguizi parmi nous. Prenons garde !il n°v a pas de mondah qui puisse nous empêcher de le voir pendant le jour; mais n’essayons pas de le voir dans sa maison pendant la nuit, car celui qui ferait cela serait sûr de mourir. » C'était un des anciens qui se promenait ainsi dans le village, et qui publiait cette proclamation de la manière usitée par les lois du pays.
Après l’arrivée du chef, les choses parurent prendre une tournure très-favorable. On me fit, en pleine rue, une réception officielle. Les Aponos étaient assis d’un côté et les Ishogos de l’autre. Kombila exposa longuement, comme de coutume, l’objet de mon voyage, et le roi répondit par une harangue encore plus longue. Il remit à Kombila, pour m'en faire présent, deux chèvres, dix poules, neuf régimes de bananes et une enclume. La cérémonie se termina par une espèce de danse guerrière, à laquelle les Aponos prirent part.
Ceux-ci appellent cette espèce de danse la m’muirri. C’est un pas guerrier, exécuté par les hommes seulement, et remarquable par le bruit singulier que font les danseurs en hurlant et en se battant la poitrine avec leurs deux mains, à la manière du gorille, et en poussant fortement leurs lèvres l’une contre l’autre comme s'ils prononcaient le mot muirri. Tous les hommes, rangés sur une seule ligne, avancent et reculent en dansant. La danse s’anime de plus en plus. jusqu'à devenir frénétique, et le vacarme devient de plus en plus assourdissant. Tout le village vient ensuite se mêler à ce tohu-bohu en criant, chantant, dansant, battant du tambour et frappant des morceaux de bois les uns contre les autres. Ma pauvre tête n’y tenait plus.
Le tapage se prolongea toute la nuit. Comme il m'était impossible de dormir, je me levai à quatre heures et j’allai respirer l'air frais du matin. Le peuple continuait ses évolutions dans la rue, criant à tue-tête, de façon à s’égosiller pour un mois. Au point du jour, j'entendis la voix du chef, qui criait je ne sais quelles nouvelles proclamations, et aussitôt tout le village rentra dans un profond silence.
Les chants etles danses de cette nuit turbulente se rattachaient à une cérémonie étrange : la célébration de la Mpaza, c’est-à-dire la fin de la séquestration infligée à une femme qui a eu le malheur de mettre au monde deux jumeaux.
Cette pratique, fort bizarre, n’est pas particulière aux [shogos, quoique J'en aie été témoin ici pour la première fois. C’est une croyance superstitieuse des nègres de cette partie de l'Afrique, que lorsque deux jumeaux (Mpaza) viennent de naïtre, l’un d’eux doit bientôt mourir. Aussi, dans le but avoué de prévenir ce malheur, la mère est confinée dans sa cabane, c’est-à-dire qu'on lui interdit toute communication avec ses voisins, jusqu'à ce que les deux enfants soient devenus assez grands pour faire supposer que le danger est passé. [Il est permis toutefois à la recluse d'aller dans la forêt, pourvu qu'elle ne parle à personne, excepté aux membres de sa famille. Pendant cette longue séquestration, elle doit s’imposer une chasteté absolue. If n’y à que son père et sa mère qui aient le droit d'entrer dans sa cabane; si un étranger pénètre chez elle, füt-ce par hasard ou par erreur, on l’arrête et on le vend comme esclave. Quant aux jumeaux, on les isole des autres enfants; la vaisselle et tous les ustensiles dont ils ont fait usage sont interdits comme {abou à toutes les personnes qui ne sont pas de la famille. Ces baroques idées de l'éducation sauvage ne sont pas sans quelque rapport avec les absurdités qui ont cours parmi les vieilles nourrices de certains pays plus civilisés. Ces bonnes femmes croient, par exemple, que lorsqué la mère prend un des jumeaux dans ses bras, il arrivera un grand malheur si le père ne prend pas l’autre, et mille billevesées pareilles.
La maison où les jumeaux sont nés est toujours marquée d’un signe particulier, pour prévenir de fatales méprises. Ici, à Yengué, ce sont deux poteaux placés de chaque côté de la porte, et surmontés d’un morceau de toile; et l’on voit sur le seuil une multitude de pelites chevilles fichées dans le sol et peintes en blanc.
Les jumeaux avaient alors six ans, et leur pauvre mère devait être affranchie de sa claustration rigoureuse le jour même de mon arrivée, Pendant toute cette journée, on vit dévant la porte de la maison deux femmes debout, la figure et les jambes peintes en blanc. L'une était la mère, et l’autre un docteur femelle. La fête