BELLE CONDUITE DES PORTEURS APONOS
commença par une promenade de ces deux femmes le long de la rue, l’une battant du tambour sur une mesure lente, et l’autre chantant sur cet accompagnement. Puis les danses, les chants et l’orgie se mirent en train pour toute la nuit. La cérémonie achevée, les jumeaux eurent la liberté d'aller et de venir comme les autres enfants.
Tant de difficultés et d’entraves font que la naissance de deux jumeaux est regardée par les femmes, et non sans raison, comme un grand malheur! Rien, dans ces pays-là, n'irrite et ne tourmente plus une femme enceinte que de lui dire qu’elle accouchera probablement de deux jumeaux.
Les peuples de ces contrées sont beaucoup plus doux que ceux que l’on rencontre près de Lagos ou dans l’Afrique orientale. Là les jumeaux, d’après le rapport de Burton, sont impitoyablement massacrés aussitôt après leur naissance.
15 Juin. — Je me suis réveillé ce matin assez mal à mon aise, par suite de la détestable nuit que j'avais passée; et quand le roi vint à moi pour me donner une poignée de main, suivant l'usage européen que je lui avais appris, je refusai la main qu'il m'offrait et je lui dis combien j'étais excédé du tapage nocturne de ses sujets. Là-dessus il me promit obligeamment que la nuit suivante on irait chanter bien loin de ma résidence. Nous devinmes alors meilleurs amis que jamais.
Le soir, je lui fis un présent. Il vint tout seul le chercher pendant la nuit, pour que son peuple ne lui vit rien emporter. Je fis aussi un joli cadeau à sa première femme.
Comme mes porteurs aponos m'avaient enfin amené jusque dans le pays d’Ishogo, et que plusieurs fois, pendant la route, ils avaient donné des signes de mécontentement, je les rassemblai ce matin pour leur déclarer que je ne voulais pas les emiener plus loin, mais que j'allais les payer et les renvoyer dans leur pays. A cette annonce, Kombila s’avanca et me pria de ne pas prendre garde à ce que ses hommes avaient pu dire ou faire. Me laisser là, dans un village étranger, était une action qui les couvrirait tous de honte. [ls avaient du cœur, et ne voulaient pas retourner chez eux avant de m'avoir introduit dans le pays où ils s'étaient engagés à me conduire. Quant à lui, Kombila, il était fort lié avec le chef de ce pays; et tant qu'il
ne m'aurait pas remis entre ses mains, il n’oserait pas, disait-il, reparaitre à Mokaba. Tous les porteurs applaudirent à ces paroles, el se déclarèrent prêts à marcher en avant. Puis ils ajoutèrent en riant qu'il ne fallait pas s'embarrasser de ce qu'ils avaient fait, vu que probablement ïls en feraient encore bien d’autres. Voilà un échantillon de la mobilité de ces esprits qui tournent à tous vents, sans être foncièrement mauvais. Le chef du village ishogo, chez qui mes Aponos ont promis de me conduire, doit, m'a-t-on dit, m'emmener plus loin, à son tour, jusque dans le pays d’Ashango.
La rivière Ogoulou, sur les bords de laquelle Yangué est situé. est un grand cours d’eau de quarante à cinquante pieds de large. Elle à maintenant une dizaine de pieds de profondeur, quinze de moins qu'à l'époque de la plus grande crue des eaux. Ses rives présentent les indices d’une population très-considérable; car des planlations, anciennes ou nouvelles, s'étendent de chaque côté, à plus d'un mille dans la vallée. On trouve là les plantations de pistaches les plus vastes que j'aie jamais vues en Afrique. Elles couvrent les bords en talus de la rivière pendant plusieurs milles. Je vis un jour un petit bateau à vapeur qui s’efforçait de gagner Yengué, en descendant des cataractes de Samba-Nagoshi; mais j'appris, au retour de mon voyage, qu'il y avait, à quelques milles au-dessous de Yangué, des rapides qui faisaient obstacle au passage.
En mesurant la hauteur de deux étoiles, je m'assurai que la latitude de Yengué était de 2° 0’ 49°’ sud. Je ne pouvais pas prendre de distances lunaires pour déterminer la longitude; car le ciel, pendant la nuit, était constamment couvert d’un épais voile de nuages. La hauteur est de 369 pieds au-dessus de la mer. C’est une estimation peu élevée, mais Yengué est au fond d’une vallée qui s’abaisse bien au-dessous du niveau général de la contrée. La rivière, qui traverse un pays magnifique, est, à ma connaissance, le plus important des affluents du Rembo-Ngouyai, au-dessus des chutes.
16 Juin. — Ce matin, pendant que je faisais mes préparatifs pour continuer notre voyage, il m’arriva une députation d’un village apono, situé à quelques milles au sud d’Yengué, dont le chef était un frère de Kombila. On venait nous inviter à visiter ce village. Le chef promettait de nous conduire de là au pays d’Ashango. Je déclina
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cette offre, car le chemin à prendre m'aurait entrainé dans la direction du sud, et nous n'avions déjà que trop dévié de ce côté-là.
Les habitants de Yengué craignaient que je ne voulusse prendre leurs canots de force pour traverser l’Ogoulou; aussi, quand ils m'avaient vu prêt à partir, avaient-ils caché toutes leurs embarcations dans la jungle. Il fallut parlementer longtemps avec eux pour leur faire entendre raison. À la fin, on m’amena trois bateaux, dont un tout délabré et tout usé. Le propriétaire de ce dernier bateau était un vieux retors qui s’entendait en affaires. [1 demanda quatre mesures de poudre pour la location de sa barque; quand je les lui eus données, il en demanda cinq; quand je lui en eus donné cinq, il en demanda six, et toujours ainsi en augmentant. Impatienté de ses continuelles surenchères, je refusai net. Alors il se mit à jouer le jeu contraire et à rabattre de ses prétentions, à mesure qu'il voyait les autres propriétaires plus disposés à accepter mes conditions. Enfin nous nous embarquämes. Toute la population de Yengué élait rassemblée sur la rive pour nous voir partir; le chef lui-même me conduisit jusqu’au bateau.
Après avoir passé l’'Ogoulou (que j'ai nommé l'Eckmühl, en l'honneur d’un de mes bons amis de France), nous cheminämes dans une partie de forêt où s’élevaient de loin en loin les plantations des indigènes ; car la rivière arrosait un bassin fertile, encaissé entre des montagnes.
Avant de sortir de cette vallée riveraine, nous traversämes plusieurs villages ishogos. Le pays commençait à s'élever, et nous marchions sur un terrain montagneux, tout couvert, comme à l'ordinaire, d'un fourré ou jungle impénétrable. Nous n’apercevions guère que la place de nos sentiers étroits bordés de chaque côté par la végétation la plus touffue et la plus variée. Nous perdimes du temps à attendre les traïnards. Enfin, à deux heures de l’après-midi, nous atteignimes un plateau élevé, et il n’était pas encore trois heures, quand nous arrivames au village ishogo de Mokenga, à six milles à l’est d'Yengué, et à 160 pieds au-dessus de cette ville.
Le village paraissait désert quand nous y entrâmes. Toutes les portes étaient fermées et nous primes possession sans difficulté d’un grand hangar abandonné. Peu de temps après, nous apercûmes au
loin quelques individus qui nous guettaient d’un air effaré. Kombila leur cria : — « Comment se fait-il, quand des étrangers viennent dans votre village, que vous n’accouriez pas les saluer? » Les gens interpellés reconnurent alors plusieurs de mes Aponos, et répondirent : — « Vous avez raison, vous avez raison! » Puis ils vinrent à nous et nous saluèrent à la manière des Ishogos, en claquant des mains et en étendant plusieurs fois le bras chacun à son tour. Nous leur rendimes leur salut de la même facon’. Après quoi, Kombila se livra à un long et fastidieux verbiage, pour leur faire connaître tout ce qui nous était arrivé depuis le commencement de notre expédition ; quelles belles choses j'apportais dans les endroits où je consentais à m’arrêter ; comment, lorsque les habitants de Yengué avaient voulu me retenir, lui et ses compagnons avaient refusé de me laisser là, décidés à me conduire au pays d’'Ashango, et comment ils comptaient bien rester avec moi jusqu'à la fin de ce voyage.
Puis Kombila s’écria de toute la force de ses poumons : — « Si cela vous déplaît, dites-le, et nous mènerons l'Esprit dans un autre village où l’on sera bien heureux de nous accueillir. »
Alors les anciens se retirèrent à l'écart; puis ils reparurent pour dire à Kombila : — « Nous avons entendu vos paroles ; nous sommes contents et nous recevons l'Esprit avec joie. »
[ls nous apprirent ensuite que le roi n’était pas dans le village. Je remarquai à ce propos que chaque fois que j'arrivais dans un pays, le roi se sauvait. Ils ajoutèrent qu'on l’enverrait chercher. En attendant, on nous apporta des vivres, suivant l'usage, et les choses prirent une tournure satisfaisante.
17 Juin. — La nuit dernière, comme quelques-uns de mes hommes étendaient leurs moustiquaires en dehors des cabanes, on leur dit que les habitants de Mokenga avaient coutume de se renfermer chez eux pour dormir, en ayant soin de bien fermer leurs portes, parce que des léopards rôdaïent en rugissant autour du village, où même ils avaient tué tout récemment des chiens et des chèvres. On assurait en outre que dans le village voisin, ces bêtes féroces avaient
1. La manière de saluer (#bol0o) commune aux Mpongwés du Gabon et à toutes les tribus de l'Ogobai est inconnue dans l’intérieur du pays.
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