‹ L'Afrique sauvageChapitre 87 sur 196 · ARRIVÉE DU ROI DE MOKENGA · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DU ROI DE MOKENGA

attaqué et tué des hommes. A cette nouvelle, mes compagnons, inquiets pour ma sûreté, m’envoyèrent une garde de trois des leurs pour veiller sur moi, pendant que j'étais occupé à prendre les altitudes de l’x et du & du Centaure et l’Arcturus. L'un de ces gardiens s’endormit avant la fin de mes opérations et fit rire ses camarades par ses ronflements sonores. C’est ce qui arrivait généralement lorsque quelqu'un de mes nègres prétendait faire sentinelle pendant que je me livrais à mes observations. Une fois, j'en fus tiré à minuit par un formidable ronflement. Je regardai à terre, et je vis Igalo profondément endormi, son fusil à côté de lui. Je le poussai tout doucement et je lui demandai pourquoi il n’était pas dans sa cabane. — « Pensez-vous, répondit-il, que je veuille vous laisser seul la nuit, au milieu d’un peuple qui se sert de flèches empoisonnées? Non, non, je veille sur vous. »

Je me mis à rire de la vigilance de ce pauvre diable, mais en même temps je rendis cordialement justice à ses bonnes intentions.

Je fus bien contrarié ce jour-là de trouver mon second appareil à ébullition tout brisé. Il ne m'en restait plus qu'un. Jusqu’alors mes anéroïdes et mes thermomètres à eau bouillante avaient constamment été d'accord.

18 Juin.— Le roi du pays se montre enfin, pensant apparemment que le mauvais vent ou la contagion que j'apportais avec moi avait eu le temps de faire son effet. Il est vêtu d’un morceau de toile, et porte je ne sais quelle coiffure en forme de turban. Son arrivée donne lieu à la convocation d’une grande assemblée. D'un côté sont rangés les Ishogos, de l’autre les Aponos de ma troupe et mes fidèles gardes du corps, les Commis. Suivant les formalités habituelles, Kombila commence par discourir verbeusement et raconte, depuis l’origine, l’histoire de mes pérégrinations. Tous ces chefs, bavards comme ceux d'Abbéokuta, si bien dépeints par le capitaine Burton, remonteraient volontiers dans leurs récits jusqu'à l’histoire du premier homme. A la fin, Kombila fait une longue énumération des présents que j'avais reçus du chef de Yengué, et en tire la conclusion que celui de Mokenga devait être au moins aussi généreux que son collègue. Cette allusion délicate aux poules, aux chèvres et aux bananes provoqua les chaleureux applaudissements de mes Aponos.

chez qui les considérations gastronomiques tiennent toujours la première place; et quant à mes Commis, leurs figures n'étaient pas moins rayonnantes, car ils sont tout aussi gourmands que les Aponos.

Au beau milieu de ce palabre, survint une scène assez amusante. Notre ami obstiné, le frère de Kombila, qui était retourné de guerre lasse dans le village apono dont il était le chef, en revint avec deux chèvres qu'il voulait m'offrir, en vue de me décider à passer par son pays pour me rendre dans l’Ashango. A l'annonce de cette prétention, la jalousie des Ishogos s’éveilla. [ls saisirent les hommes qui menaient les chèvres, et s’écrièrent : — « Croyez-vous donc que nous n’ayons pas de chèvres à donner à l’Ibamba, ni d'hommes pour le conduire dans le pays d’Ashango? Remportez vos chèvres; il n'ira pas avec vous ; nous allons le consulter, et nous sommes sûrs de sa réponse. » Naturellement, en effet, je répondis que je ferais route avec les Ishogos, car le chemin par le village apono me détournait trop de ma direction vers l’est. Le nom d’/bamba que l’on venait de m’appliquer est, dans le langage ishogo, l'équivalent du mot commi Ntangain ou homme blanc.

J'avais gagné l’amitié des habitants de Mokenga. C’est merveille de voir à quel point la distribution de quelques chapeaux et de quelques perles apprivoise ces Africains primitifs. Ils s’attachèrent résolüment à moi, et le frère de Kombila dut s’en retourner avec «sa déconvenue. Après quoi, nouvelles harangues des anciens de Mokenga; le roi Quembila frappa sur son kendo, je distribuai mes présents, et le roi, fièrement coiffé d'un de mes chapeaux rouges, accepta la main que je lui tendais. Tout allait pour le mieux.

Le ciel avait été nuageux toute la journée; le soleil ne brilla guère qu'une demi-heure, vers onze heures du matin. Voilà déjà plusieurs jours que l'atmosphère présente le même aspect : des nuages qui s’éclaircissent ordinairement vers sept heures du soir, mais un ciel qui reste brumeux et qui, au lever de la lune, se charge encore d'un voile épais. Il ne me fut pas possible, tous ces matins, d’apercevoir la lune, ni par conséquent de prendre des distances.

19 Juin. — Une terreur panique s’empara cette nuit des Ishogos. Le bruit se répandit dans le village (je ne sais par qui ni comment)

PORTEURS ISHOGOS. 233

que dans tous les endroits où j'avais passé, les habitants mouraient rapidement, ceux surtout à qui j'avais fait des cadeaux. L'épouvante fut telle, que beaucoup de femmes allèrent jeter dans les bois les perles que je leur avais données. Heureusement Quembila prit ma défense, et déclara que c'était un faux bruit, inventé et propagé par la jalousie des villages rivaux. De mon côté. Je rassemblai les habitants, et je leur adressai quelques paroles, en employant la forme de langage qui leur est habituelle, la parabole :

« Quand vous épousez une femme. leur dis-je, elle vous aime, elle vous apporte beaucoup d'aliments. elle vous offre le poisson qu'elle à été pêcher pour vous dans les ruisseaux des forêts; êtesvous disposés à la fouetter pour cela (Gris de : Non, non!) Eh bien. voilà ce qui arrive quand je viens dans votre village. Vous me fournissez des vivres, vous me donnez une habitation. vos femmes sont bonnes pour moi. Pourquoi done vous ferais-je du mal ?

— Vous avez raison, s’écrièrent-ils. ces Ishogos sont jaloux de nous; ils répandent de méchants bruits pour nous empêcher d’accepter toutes vos belles choses. »

Pleins d'enthousiasme, des jeunes gens vinrent m'offrir leurs services comme porteurs, prêts à m'escorter Jusque dans lAshango. tandis que le chef et les anciens du village m'apportaient une chèvre comme gage de bonne amitié, se disant très-fâchés de la manifestalion du peuple et de l’offense qu'on m'avait faite en me témoignant tant'de frayeur.

19 Juin. — Quand il fut bien convenu que les Ishogos me conduiraient dans le pays d’Ashango, je renvoyai mes porteurs aponos, en leur faisant à chacun un présent d’adieux, en sus de leur paye qu'ils avaient déjà reçue. Je leur donnai aussi une chèvre pour leur nourriture en route. Ces présents d'adieux produisaient toujours un excellent effet, et sur les gens que je quittais, et sur ceux qui prenaient de nouveaux engagements avec moi. Les Aponos partirent de bonne humeur en me comblant de remerciments. Quant à moi et à mes autres compagnons, nous n'étions pas fâchés d’être débarrassés de ces turbulents Aponos, quoique leurs intentions au fond fussent assez bonnes. Tels étaient du moins nos sentiments à ce moment-là ; mais nous eùmes lieu plus tard de les regretter, car

c'élaient de bien meilleurs travailleurs que ces paresseux d’Ishogos.

20 Juin. — La diminution de mes provisions nécessitait le remaniement de mes ballots. Tous les ofaitais (paniers à porteurs) furent ouverts et vidés de leur contenu. La vie de voyageur n’est pas une Vie de fainéant. Je suis occupé du matin au soir ; et les heures de nuit, où tout le monde se repose, sont les seules qui me restent pour écrire mon journal, tracer mon itinéraire, et mettre au net, en triple copie, mes observations astronomiques et autres. Pendant le jour, outre le temps perdu en débats incessants, je suis assiégé par une foule d'importuns et de curieux qui ne me quittent pas d’un instant. Quand vient la nuit, j'ai l'habitude de veiller et d’aller dehors guetter les occasions d'observer la longitude et la latitude des pays où je m'arrête, occasions bien rares sous ce climat nuageux et à cette époque de l’année.

Il parait que ces sauvages ne dorment pas la nuit; ils chantent, ils dansent et battent du tambour jusqu’au matin. Ils semblent avoir peur des ténèbres. C’est en effet le temps où les conjurations de la sorcellerie exercent leur plus terrible influence.

21 Juin. — J'ai engagé dix-huit porteurs ishogos, en payant leurs gages d'avance, suivant ma contume, et je leur ai promis un supplément de solde s'ils s’acquittaient de leur tâche à ma satisfaction. J'ai fait aussi un présent à chacun des anciens qui m'avaient donné des chèvres, des poules où des bananes. Le roi Quembila est trop vieux et trop faible pour m'accompagner; aussi ai-je dû prendre pour guide un personnage considérable du pays, nommé Mokounga’.

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