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DÉPART DE MOKENGA. 245
convaincre que le bloc était toujours à sa place, tant ils étaient aveuglés par leurs préventions.
Pendant que j'en suis sur le sujet des quartiers de rocs et des indices qui pourraient rattacher leur présence à la question des glaciers, il importe de dire qu'en franchissant les hauteurs boisées qui séparent Obindji de l’Ashira, je fus frappé par l'aspect des rainures bien distinctement empreintes sur des blocs de granit, suspendus aux sommets et aux flancs des montagnes. Il semblerait peut-être naturel d’en conclure que les déplacements de glaces qui ont bouleversé la surface de la terre dans les contrées du Nord, ont eu leur contrecoup sous l’Équateur; mais je crois qu'il vaut mieux ne m'occuper que de ce que j'ai vu de mes propres veux.
Je fis venir trois des anciens dans ma cabane, et je leur donnai à chacun des présents où figurait un chapeau rouge. On nous annonça un bal pour le soir afin de me faire voir la danse des Ishogos. Je suis maintenant en termes d'amitié avec les habitants, et ils ont l’air de m'aimer beaucoup, moi et les gens de ma troupe.
22 Juin.— Nous quittämes Mokenga à onze heures vingt minutes. Au moment du départ, une troupe de femmes vint nous apporter une petite provision de pistaches pour notre route. Elles semblaient fort affligées de cette séparation. À peine sortis du village, nous eûmes à gravir une pente assez rapide. Au bout d’une heure de cette marche ascendante, mes anéroïdes marquaient 738 pieds au-dessus du niveau de la mer. A trois ou quatre milles de Mokenga, nous traversämes un petit cours d’eau appelé Dongon.
Dans un village ishogo, nommé Diamba, où nous passâmes vers deux heures, je vis deux têtes de gorilles, mâle et femelle, attachées à deux poteaux sous un arbre du village, au milieu de la rue. Je dois dire, pour expliquer ce fait, que dans presque tous les villages ishogos que j'ai visités, s'élève un grand arbre, au milieu de la rue principale, à côté de la maison du Mbuiti ou de l'idole de ce village. L'arbre est une espèce de figuier dont les feuilles sont larges, épaisses et lisses. On le plante en même temps que l’on construit le village, comme un talisman qui doit porter bonheur aux habitants. Si l’arbre vit, on y voit un heureux présage ; s’il meurt, on abandonne le pays et l’on va s'installer ailleurs. Cet arbre croit rapidement ; il
montre de loin sa couronne de feuillage qui ombrage le milieu de la rue. On enterre à ses pieds des fétiches semblables à ceux que j'ai décrits dans le village de Rabolo sur le Fernand-Vaz, et les têtes de gorilles, placées à Diamba sur des poteaux, étaient sans douté aussi des espèces de fétiches. De pareils arbres sont regardés comme sacrés. Ce qui leur prète un charme superstitieux de plus, c’est la multitude de petits oiseaux familiers (le sycobius) qui abritent leurs nids sous son feuillage. Ces charmants petits oiseaux aiment la société de l'homme presque autant que leur propre espèce. Ils se réunissent quelquefois sur ces arbres en troupes innombrables, et le bruit assourdissant de leur ramage et de leur caquetage, quand ils bâtissent leurs nids et qu'ils donnent à manger à leurs petits, surpasse quelquefois le tapage même que font les nègres; et ce n’est pas peu dire.
Les habitants de Diamba, qui avaient entendu parler de la manière dont nous nous étions conduits avec les gens de Mokenga, nous prièrent de nous arrêter une nuit dans leur village. Je n’acceptai pas cette invitation.
Le pays que nous traversions devenait de plus en plus montagneux; nous marchions à travers bois sans rien voir autour de nous; seulement dans les endroits où l’on avait abattu des arbres pour préparer des plantations, nous pouvions, par quelques échappées, découvrir deux hautes montagnes appelées, l’une Migoma, et l’autre Ndjangala.
Notre route nous conduisait sur le mont Migoma, d’où nous pûmes jouir d'une vue magnifique, du côté du sud et du sud-est. Des chaînes de montagnes, toutes boisées de la base au sommet, s’'étendaient aussi loin que mes yeux pouvaient atteindre. Je constatai, au moyen du compas, qu’elles se dirigeaient du nord-ouest au sudest. Nous passämes, le soir, devant deux autres villages ishogos, et la nuit venue, nous établimes notre camp au pied d’une montagne nommée Mouida, sur les bords d’une jolie petite rivière, la Mabonina. Nous avions fait près de dix milles depuis notre départ de Mokenga.
25 Juin. — Notre nuit ne fut pas des plus tranquilles. Chacun de nos Ishogos fut obligé de veiller à son tour; car des léopards rôdaient autour de nous. Je dormis fort peu pour ma part, ne me souciant guère de servir de régal à ces bêtes affamées.