MUTINERIE DES PORTEURS
A huit heures du matin, nous quittèmes nos abris de feuillage. À dix heures, nous arrivions sur les bords de l'Odiganga, cours d’eau pittoresque, l’un des tributaires du Ngouvai. A l'endroit où nous débouchâmes sur la rive, le passage pouvait s'effectuer à gué en cette saison et l’eau ne nous montait que jusqu'aux hanches. Mais à quelques pas plus loin, la rivière devenait très-profonde, car elle n’est guéable que par places. Pendant la saison des pluies elle est même si dangereuse que les indigènes ne la traversent que sur un radeau, assujetti par des cordes aux arbres des deux rives. L'Odiganga forme la limite à l’est du territoire ishogo, et coule vers le sud-est. On voit deux villages ishogos assis sur la rive droite et un village ashango sur la rive gauche. Les deux tribus sont d’ailleurs assez singulièrement mélangées dans les villages ishogos, un côté de la rue étant habité par l’une, et le côté opposé par l’autre; elles sont probablement alliées par de fréquents mariages et vivent ainsi en communauté. Peut-être aussi des clans isolés, voyant décroitre r'apidement leur population, se sont-ils réunis ensemble pour former un seul village important et compacte,
Quand nous eûmes traversé l'Odiganda, ce qui n'était pas chose facile, en raison de la force du courant, nous atteignimes le village de Makonga. Je remarque ici, en passant, que les villages que j'ai vus ne s'étendent jamais parallèlement aux rivières ni sur leurs bords, mais qu'au contraire ils forment un angle droit avec elles’, de sorte que le village part ordinairement de la rive pour s’en éloigner.
Mes porteurs ishogos trouvèrent dans ce pays beaucoup d'amis et de beaux-pères. Aussi, quoique nous n’eussions fait que cinq milles ce jour-là, s’'empressèrent-ils de prétexter la fatigue pour s'arrêter une journée. Mokounga me fit toute sorte d’excuses à ce propos, et Je fus obligé, bien malgré moi, de donner l’ordre de faire halte.
24 Juin.—Je m'apercois que le vieux Mokounga, le chef de mes Ishogos, n'a aucune influence sur ses hommes. Quand je lui eus commandé ce matin de se préparer à partir, les porteurs, sans tenir compte de ses ordres, voulurent rester un Jour de plus dans le village. Heureusement j'avais parmi eux un homme plus influent que leur chef, nommé Maduta, d'une famille en partie ashango, et qui m'aida
dans mes efforts pour remettre ma troupe en marche. Enfin, après mille diflicultés, nous réussimes à sortir du village à neuf heures du matin. Les habitants désappointés nous escortèrent au moment du départ et firent diverses tentatives pour retenir mes porteurs. Ils maudissaient tous Maduta, disant qu'ils lui régleraient son compte S'il revenait jamais dans le village; car c'était sa faute si l'Ibamba ne demeurait pas avec eux et ne leur donnait pas plus de perles. Il fallait à ce moment quelque fermeté pour maintenir mes gens dans l’ordre; aussi, dès que les porteurs furent prêts, j'ordonnai à Igala de prendre la tête, le pistolet au poing, et nous défilâmes un par un, le long de la rue. C'était moi qui menais l’arrière-garde.
Nous avions à peine évacué le village quand nous eùmes à gravir une montagne escarpée nommée Madombo. La pente était si roide que parfois nous étions forcés de nous accrocher aux buissons. En plusieurs endroits, des arbres abattus nous barraient le chemin, les ronces et les épines déchiraient nos vêtements, et les porteurs luttaient contre ces obstacles en proférant mille imprécations. Le sommet de la montagne forme un plateau très-étendu dont l'altitude moyenne, suivant mes anéroïdes, est de 1226 pieds. Nous cheminämes à cette hauteur pendant près de trois milles, puis nous redescendimes un peu, et nous nous arrêtämes pour déjeuner sur les bords d'un petit ruisseau appelé Maudjao.
Avant de reprendre leurs bagages, les porteurs vinrent me trouver en corps, et me prièrent tout doucement de leur donner quelques perles pour acheter des pistaches dans les villages ashangos. Je leur dis que mon intention était de leur en donner à Magonga; et en même temps, j'ouvris mes sacs pour leur en distribuer quelques-unes ; mais je m'apercus avec surprise qu'il y avait entre eux un petit complot organisé. Ils commencèrent par se plaindre que j'avais été plus généreux pour les Aponos que pour eux; que j'avais comblé ceux-là de cadeaux; qu'ils l’avaient vu; et le principal orateur de la troupe, celui même qui nous avait suscité des difficultés dans le village que nous quittions, eut l’impudence de dire à ses camarades : — « S'il ne veut pas nous donner ce que nous demandons, il faut le planter-là. » Toute la troupe alors, laissant ses fardeaux à terre, déclara qu'elle voulait s’en retourner. Le moment