LA RÉVOLTE APAISÉE
était critique. Je sentis qu’une démarche énergique était absolument nécessaire pour couper court à cette insubordination. J’ordonnai à mes Commis de prendre leurs armes : quelques instants après, ils S'avancaient résolüment vers les mutins et les couchaient en joue. Je dis à ceux-ci de s’en aller maintenant s'ils le désiraient, sauf à voir comment ils s’y prendraient pour arriver vivants à l’autre bord du ruisseau. Cette démonstration fit son effet; ils tendirent les mains vers moi en implorant leur pardon. Il est clair que ces petites insurrections élaient concertées d'avance, et que les drôles voulaient essayer de m'extorquer quelques objets, sans cependant avoir l'intenüon d'en venir tout à fait aux extrémités. Peu de temps après cette scène, ils reprenaient leurs bagages et se remettaient gaiement en route, chantant, riant et bavardant tout le long du chemin, comme s'il ne s'était rien passé.
Une heure plus tard, nous arrivions à un grand village ashango, appelé Oyégo où Moyégo, que nous traversämes sans nous arrêter. Les habitants, que mes bottes semblaient étonner plus que toute autre chose, s’écriaient : — « Voyez, voyez! il a des pieds d'éléphant ! » La route montait continuellement. Dans un endroit où Je m'arrêtai, je mesurai une hauteur de 1486 pieds, ces terrains étant encore plus élevés que le plateau de Madombo.
À quatre heures de l'après-midi, nous renconträmes un autre village ashango. Je ne voulus pas y accepter l'hospitalité, effravé par le tapage et l’importunité des habitants. Je sentis que ma pauvre tête n'y résisterait pas. J’établis done mon camp à quelque distance, en élevant comme à l'ordinaire de légers abris formés par des pieux couverts de feuilles.
29 Juin. — L'élévation de mon camp est de 4480 pieds audessus du niveau de la mer. Le thermomètre marquait à six heures du matin 72 degrés Fahrenheit, et 73 dans l'après-midi. Un brouillard épais s’étendit de grand matin comme un voile sur les forêts voisines et nous déroba la moitié du village, ainsi que les palmiers qui l’entouraient. Devant nous se dressaient des cimes bien plus hautes encore que le sol où nous marchions. Enfin, nous nous trouvions au cœur des régions montagneuses de l’intérieur de l'Afrique.
Il est curieux de voir la rue de ce village, habitée d’un côté par
les Ashangos, et de l’autre par des nègres de la tribu des Njavis. paraît que ceux-ci avaient été chassés à l’ouest par les hostilités d'une tribu puissante, les Ashanguis, leurs voisins à l’est, dont j'aurai occasion de parler plus loin; car le territoire occupé par les Njavis est situé entre la terre d’Ashango et le pays des Ashanguis. Ces Njavis sont les nègres les plus timides et les plus farouches que j'aie jamais vus. [ls me fermaient leurs maisons, et paraissaient tout effrayés dès que je regardais de leur côté.
Les rues de tous les villages ashangos que j'ai eu l’occasion de voir sont moins larges que celles des villages ishogos. Quant aux habitants, mes premières impressions ne leur furent pas favorables. Ils ne nous apportèrent pas d'aliments en échange de mes présents, et le peu d'individus qui venaient à notre camp passaient lout leur temps en bavardages fastidieux, jusqu’à m'en rendre malade. Mes Ishogos recommencçaient à donner des signes de mécontentement, non plus contre moi cette fois, mais contre les gens du pays. — « S'il n'y à rien à manger ici, disaient-ils, allons-nous-en. Nous ne pouvons pas nous arrêter dans des villages où l’on ne donne pas de chèvres à lOguizi. » Les drôles savaiert bien que les chèvres qu'on me donnait étaient pour eux; car je nourrissais bien mes porteurs, et ce qui avait engagé beaucoup d’entre eux à me suivre, c'est que les Aponos leur avaient parlé du grand nombre de chèvres qu'ils avaient eu à manger pendant qu'ils étaient à mon service.
En réalité, je commencais à être à bout. C'était une rude tâche que j'avais entreprise. Les difficultés ordinaires d’un voyage, les marches forcées, les veilles nocturnes, les passages de rivières, les chaleurs excessives, tout cela n'était rien en comparaison des obstacles et des ennuis que ces capricieux Africains accumulaient sur ma route. J'en étais venu à craindre les endroits habités. Tantôt c'était un peuple frappé de panique qui fuvait à mon approche; tantôt c'étaient des importuns qui me fatiguaient par leur curiosité, leur mobilité d'idées, leur gloutonnerie, et surtout par leur insupportable tapage. Et cependant je suis obligé de faire tout mon possible pour gagner leurs bonnes grâces; car je ne puis rien sans eux. Comment voyager sans guides dans des forêts sauvages où les sentiers frayés sont un vrai labyrinthe? Comment me présenter dans les