‹ L'Afrique sauvageChapitre 96 sur 196 · PARESSE ET IVROGNERIE · texte numérisé non relu

PARESSE ET IVROGNERIE

villages sans des intermédiaires pour m'aboucher avec les habitants et leur donner de moi une idée favorable ? Ces gens-là avaient déjà assez peur de nous, quoique nous vinssions accompagnés de leurs amis. Il faut que j'affecte un air de bonne humeur avec eux. quand je souhaiterais souvent qu'ils fussent tous au fond de la mer. Ils assiégent ma cabane, ils crient à tue-tête, et aussitôt que je parais, ils se sauvent à toutes jambes. Si je rentre dans ma hutte. alors ils reviennent à la charge et recommencent leurs clameurs pour m'attirer dehors. Pendant le peu de jours que je passe dans un village, je vais de maison en maison, distribuant des perles aux femmes, caressant les enfants, et calmant par de douces paroles les fraveurs et les préventions des hommes. Je m'assieds près de leur feu. S'ils mangent, je demande à goûter de leurs mets; ce qui leur plaît toujours beaucoup.

Eh bien, malgré tous ces efforts pour captiver leur bienveillance et leur amitié, j'ai toujours à craindre, lorsque j'entre dans un village. d'y être accueilli par une volée de flèches empoisonnées,

26 Juin. — I v avait encore ce matin un épais brouillard, qui à duré depuis le lever du soleil jusqu’à neuf heures. Je pus déjeuner ce jour-là, car nous étions parvenus enfin à acheter deux poules dans ce village d’effarouchés. Comme j'avais pris des altitudes d'étoiles à Makonga, j'espérais bien en faire autant ici; malheureusement l'état de l’atmosphère ne le permit pas. Dès lors, n’avant pas de motif pour rester là plus longtemps, et invité par une députation à me rendre dans un village voisin, nommé Niembouai, je résolus de me remettre en route ce jour-là même, de bonne heure. Mais voilà qu’au moment de charger les bagages, on ne trouve plus le chef de la troupe, Mokounga, ni deux des porteurs. [ls étaient allés, on ne savait où, festoyer et boire avec leurs amis. Je perdis à ce coup toute modération et j'allai parcourir le village, décidé, s’il le fallait, à user de violence pour ressaisir mes réfractaires. Je trouvai l’un d'eux assis au coin du feu, à côté d’un grand pot de bananes, toutes prètes pour le déjeuner. Sur son refus de me suivre, je le frappai avec la crosse de mon fusil. Ces démonstrations énergiques ne manquent jamais leur effet; mais on est obligé d’en user avec ménagement, Car on inspire ainsi la frayeur à ceux que l’on a besoin d’ama-

douer. L'homme en tombant renversa le pot de bananes bouillies. De là toute une maison en rumeur, puis tout le village; car la femme jetait les hauts cris, injuriant l’homme qui avait cassé sa vaisselle. Mokounga sortit de l'endroit où il se tenait caché, en me suppliant humblement de lui pardonner, et pendant que je ramenais les coquins à notre camp, il m’accompagnait tout le long de la rue en frappant sur son kendo pour apaiser ma colère. Combien j'eus lieu de regretter alors mes anciens porteurs aponos |

A la fin nous nous remimes en route. Pendant quelques milles encore nous continuâmes à monter. Partout où les éclaircies de la forèt me permettaient de jeter un coup d'œil, nous pouvions voir le terrain s'élever dans la direction de l’est et du sud-est. De grosses roches ferrugineuses bordaient le chemin. Notre entrée à Niembouai fut des plus triomphantes, en comparaison de la réception qu'on nous avait faite ailleurs, et cela, grâce à l’un des anciens de Niembouai qui était venu à Mokenga du temps que j'y étais moi-même, et qui à son retour avait disposé les habitants en ma faveur. On ne marqua pas de frayeur, on n’essaya pas de s'enfuir à mon approche. On avait préparé pour moi la maison la plus commode. Elle appartenait au vieillard que nous avions rencontré à Mokenga, et qui maintenant me réclamait comme son hôte, honneur que les usages du pays défendaient de lui disputer.

Avant d'entrer dans le village, mes porteurs ishogos, cédant à leur gourmandise ordinaire, résolurent de faire halte pour manger la seule chèvre qui nous restàt; ils voulaient ainsi éviter de partager ce régal avec leurs parents de Niembouai. Les Africains sont des gloutons renforcés, et malgré l'habitude que j'avais de leurs prouesses en ce genre, je fus on ne peut plus contrarié de la conduite de mes porteurs ; car rien n’était moins raisonnable que de s'arrêter sur le bord de la route, de tuer la chèvre et de faire du feu, sans être à portée de se procurer de l’eau dans les environs.

27 Juin. — Le roi de Niembouai, comme la plupart de ses collègues, ne se montra pas lors de mon arrivée et ne reparut que dans l'après-midi. La raison qui les éloignait tous des villages jusqu'à ce que j'y eusse demeuré quelque temps, c'était, m'a-t-on dit, la croyance au mauvais air que j’apportais avec moi et qui pou-

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vait leur faire beaucoup de mal; ils attendaient donc que ce souffle malsain füt sorti du village, avant d’y faire eux-mêmes leur rentrée.

Les présents et les vivres à acheter affluèrent bientôt chez moi, et j'eus des provisions en abondance. Faimais à voir la conduite convenable et pleine d’égards de ce peuple. Il faut que les habitants de Niembouai aient entendu parler de mon aversion pour la curiosité indiscrète et pour le tapage, car ils s’observent bien mieux que leurs voisins. Quoi qu'il en soit, je résolus de récompenser ces bons sentiments en étalant à leurs veux quelques-unes des merveilles que j'avais apportées. Je fis part aux anciens de cette intention ; aussitôt la population accourut se ranger autour de moi. Je plaçai ma boîte à musique au milieu du cercle, je la montai et je la fis jouer. Ils étaient tous muets d'étonnement. D'abord ils n’osèrent pas regarder la mécanique, puis ils portèrent leurs regards de la boîte à moi et de moi à la boîte, persuadés qu'il y avait entre elle et moi quelque communication secrète. Je m'en allai alors dans le bois pendant que la musique continuait. Quand je revins, le même étonnement silencieux régnait dans la foule, la mécanique marchait toujours, et chacun restait cloué à sa place, comme par enchantement. Voyant que l’air allait finir, Je criai aussi haut que je le pus : — « Assez. » Et l'interruption qui suivit cet ordre leur causa autant de stupéfaction que la musique même. Je pris ensuite mon revolver et j'en tirai plusieurs coups, auxquels mes hommes répondirent par des coups de fusil. Là-dessus les Ashangos se mirent à crier tous d’une voix: — « L'Esprit, oui l'Esprit est venu parmi nous ! »

Dès que cet enthousiasme fut un peu calmé, j'apportai l'accordéon. Je ne pus faire que du bruit sur cet instrument, puisque je ne sais pas en jouer. Le même silence admiratif accueillit cette nouvelle musique. Et quand j'attaquai quelques notes d’en haut, avec tremolo et crescendo, tout le monde leva les bras dans un état de surexcitation extraordinaire. Il est impossible de décrire l'effet que cet instrument produisait sur leurs nerfs. Le roi, pendant que je jouais, frappait continuellement sur son kendo, en invoquant les esprits de ses ancêtres. Je n’avais montré toutes ces merveilles dans aucun village, depuis que j'avais quitté Mayolo. On peut aisément se faire une idée de la stupeur, de l'admiration enfantine et de la simplicité

naïve de ce peuple primitif, qui n'avait probablement jamais vu aucun arlicle de fabrique étrangère, excepté les perles et les objets de cuivre.

Cependant ils connaissaient les bouteilles. On en rencontre çà et là dans l'intérieur, et 1l est même assez singulier que cet article de commerce ait pénétré si avant. Les chefs y attachent une haute valeur. Ce qu'ils convoitent le plus ardemment, c’est une bouteille noire pendue à leur côté et contenant leur vin de palmier. Ils regardent la bouteille comme un perfectionnement de la calebasse de leur pays, et cela, sans aucun doute, parce qu'elle leur arrive de l'étranger, Si une femme ou un esclave a le malheur de casser une bouteille, c'est une terrible affaire.

Mes jongleries avaient produit sur l'esprit de ce peuple un effet merveilleux dont je voulais tirer avantage, aussi priai-je le roi de me laisser voir sa maison Alumbi, où il se rendait deux fois par jour, le matin et à la tombée de la nuit. Vers le soir, il y allumait toujours du feu, il frappait sur son kendo et parlait aux esprits de ses ancétres. Comme cette petite cabane était tout proche de ma demeure, J'écoutais ce qui s’y passait, et de lemps en temps je pouvais distinguer mon nom au milieu des invocations du roi. Pourtant, malgré sa promesse de m'introduire dans sa maison Alumbi, il évita toujours de le faire, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre.

Le roi était gratifié d’un grand nombre d’épouses; l’une d’elles, la reine (ou première), élait une toute jeune femme délicate, qui n'avait pas plus de dix-sept à dix-huit ans. Elle n’était pas craintive, comme la plupart des femmes des pays que je venais de traverser. Elle me fit la cuisine et me donna des bananes pour mes hommes. Voulant lui témoigner ma reconnaissance, je lui fis cadeau d’une chèvre, où du moins je voulus lui en faire cadeau ; mais Mokounga se mit à rire de tout son cœur : — « Vous ne savez donc pas, me ditsl, que les Ashangos et les Ishogos défendent à leurs femmes de manger de la chèvre? » La chose était vraie, quoique je n’y eusse jamais fait attention jusque-là. F n’est permis ni aux femmes ni aux iles de goûter de la viande de chèvre où de poule, les hommes aimant mieux sans doute se réserver ce genre d'aliments assez rare. C'est seulement chez les Commis et les Mpongwés que cette interdic-

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