MÉPRIS D’UNE TRIBU POUR UNE AUTRE
tion n'existe pas ou qu'elle à été abolie. Je retirai donc mon présent, et je remis à la jeune femme un collier de perles en échange.
Je donnai aujourd’hui une bonne lecon à mes Commis, et particulièrement à Makondai. Ces nègres des côtes affichent un souverain mépris pour ceux de l'intérieur, et j'ai souvent remarqué chez mes hommes, à mesure que nous nous avancions dans le pays, une tendance toujours croissante à insulter les anciens et les chefs des villages par où nous passions. Quelques jours auparavant j'avais vu Makondai, abordé par un [shogo, lui tourner le dos avec une expression de dégoût et cracher à terre. Ce jour-là, comme un des neveux du roi venait s'asseoir près de lui, il se leva en disant qu'il ne pouvait rester à côté de ces esclaves, tant ils sentaient mauvais. Quoiqu'il eût prononcé ces mots en langage commi, je vis que l’Ashango l'avait compris et qu'il en était vivement offlensé. Je ne sais ce qui s’en serait suivi si je n'étais pas intervenu. Je pris donc Makondai à part, et je lui fis une verte semonce. Le reste de mes Commis partageait la manière de voir de Makondai; tous ces gens-là se croyaient bien supérieurs aux Ashangos.—« Ils n'étaient, disaient-ils, ni des hommes des bois, ni des esclaves (faisant allusion par là aux Ashangos qu'on envoyait à la côte pour être vendus) ; ils ne limaient pas leurs dents et ne se barbouillaient pas de poudre rouge, etc. » Je leur dis que tous les nègres étaient de la même race, et qu'il y avait eu un temps, assez peu éloigné, où les Commis eux-mêmes se vendaient entre eux comme esclaves. En fait, ils obéirent à mes ordres et s’abstinrent désormais de marquer ouvertement leur mépris à leurs hôtes; mais tous mes arguments ne purent les convaincre que les Ashangos eussent des droits naturels égaux aux leurs. Je leur ai souvent entendu dire : — « Comment Chaillie peut-il croire que nous soyons du même sang que ces esclaves? »
28 Juin. — Le sol est tout détrempé à la suite d’une pluie incessante de plusieurs heures, et nous sommes pourtant au milieu de la saison sèche. Évidemment il n’y a pas de distinction bien tranchée entre les saisons dans ces montagnes de l’intérieur.
On ma dit aujourd'hui et l’on m'a répété plus tard que la tribu appelée les Ashanguis se rencontre à quelques journées de
marche plus loin à l’est, sur les bords d’une large rivière. Cette
rivière doit être ou le Congo ou quelque cours d’eau inconnu se déversant dans le grand fleuve.
Un fait assez étrange, c'est que dans la plupart des villages ashangos les habitants se sont toujours montrés avides de se procurer de la poudre à canon. Mes porteurs payaient une partie de leurs dépenses avec de la poudre, et beaucoup de nègres avaient une sourde faite exprès pour mesurer celle que je leur donnais, en échange de leurs fournitures de vivres. Je m'étonnais d’abord de cette passion pour la poudre chez des gens qui n'avaient pas de fusils et qui même avaient peur d’en manier. Quand je leur exprimai cette surprise, ils me répondirent qu'il y avait une tribu nommée Ashangui, établie plus loin que les Njavis et les Abombos, qui leur achetait de la poudre et leur donnait du fer en payement: que la terre de ce pays-Rà renfermait une grande quantité de fer; que toutes les enclumes que j'avais vues venaient de là; que leurs sabres à eux, leurs piques, les pointes de leurs flèches, enfin toutes leurs armes, tous leurs ustensiles coupants, piquants ou tranchants, étaient forgés avec le métal de ce même pays; car le fer du commerce de la côte ne pénètre pas si avant chez ces tribus de l'intérieur.
Nous devons conclure de ces achats de poudre, que les Ashanguis possèdent des fusils, achetés sans doute des commercants du Congo. En m'avançant à l’est de Niembouai, je m'apercus que les perles n'étaient pas rares dans le pays et je pensai qu'elles avaient dù y pénétrer par la voie du Congo, à travers la tribu des Ashanguis. En effet, tous les indigènes me dirent que les perles venaient chez eux par un grand fleuve. C’est aussi d'Europe que l’on tire le cuivre.
Je pris des informations sur les Sapadis, cette mystérieuse peuplade aux pieds fourchus, qui, au dire des esclaves de la côte, devait habiter vers ces régions; mais, comme je m'y attendais bien, on me dit là comme partout que je la trouverais beaucoup plus loin. Il est très-probable que ces contes sur les Sapadis tirent leur origine de l'existence des Obongos, ou nègres nains, qui habitent en effet la terre d’Ashango, comme nous le verrons tout à l'heure.