‹ L'age d'orChapitre 26 sur 48 · CHANT D'AMITIE · texte numérisé non relu

CHANT D'AMITIE

A Emmanuel Delbousquet,

Souviens-toi, mon ami, de ces soirs magnifiques ! Nous marchions sur les quais ; nos rêves anxieux Ivres d'espace, allaient dans la pourpre des cieux Dont la splendeur couvrait les hauts clochers de briques.

Les arches des grands ponts s'élançaient sur les eaux ; Sur le fleuve rentraient les longues barques plates ; Dans le couchant noyé de vapeurs écarlates Brillaient les toits ardents des sombres hôpitaux.

l6o L^GE d'or

Une rumeur venait de la ville dorée ;

Les cloches résonnaient sur le toit d'un couvent ;

L'air sonore annonçait le lever de l'autan ;

Les bruits des trains montaient dans la chaude soirée.

Tes yeux ardents fixés ^u ciel occidental Brûlaient des feux qui consumaient ton corps fragile Souffrant entre les murs de briques de la ville, Loin des forêts de pins de ton pays natal.

Sans cesse tu pleurais ton rêve solitaire.

Cœur trop haut et captif dans l'ardente cité, Tu ne savais pas voir encore sa beauté ; Toujours vivait en toi le désir de la terre.

Tu regrettais tes champs et ton pays amer, La voix toujours naissante et toujours fug-itive Des grands vents éternels sur la lande plaintive Et le bruit sourd qu'à l'équinoxe y fait la n^er.

CHANT d'amitié iCi

Même aux beaux jours ton âme était inapaisée. Auprès des parapets de briques, déjà noirs, Rendus silencieux, nous admirions le soir Dont le rayonnement exaltait ta pensée.

La brise délivrait l'espace des vapeurs Et, vers le sud, alors, dans les lueurs mourantes. Les pics apparaissaient et leurs neiges brillantes Étaient pures, dans le couchant, comme nos cœurs.

loi l'âge d'or

Pourtant la paix des jours revenait sur la terre; Les guêpes s'éveillaient dans Tombre du matin Et le laurier humide en un coin du jardin Naissait à la jeune lumière.

Saint-Sernin élevait son clocher sur Tazur.

Le verger bruissait ; on voyait les fleurs blanches Sous un souffle de vent se détacher des branches Dans le jardin enclos de murs.

Tes poèmes étaient brûlants de volupté.

L'ombre douce flottait sous les auvents de briques. Juillet montait aux cieux profonds et magnifiques Baignant la terre de clarté .

CHANT dVmITIÉ i63

Tu contemplais les mois passés. Déjà septembre Mûrissait les raisins sur les murs lumineux ; Leurs beaux grains éclairés par les rayons de feu Transparaissaient comme de Tambre.

Tu reg-ardais avec amour les beaux fruits roux Qui brillaient dans Téclat de la chaude soirée Et ta femme allaitant sous la vigne dorée Un bel enfant sur ses genoux.

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J'avais vu ton pays, tes landes et tes bois.

Je voulais te montrer ma maison grave et vieille Où le clair souvenir de Tenfance sommeille Avec tous les parfums des roses d'autrefois.

Tu vins et tu connus ma demeure chérie.

Les fruitiers embaumaient; une odeur de parloir Flottait dans le salon et dans le long- couloir ; Nous restions enfermés dans notre rêverie.

Tu me disais des vers par ta vie inspirés.

Dans le jardin bleui par les claires gelées, Les pins se déployaient aux voûtes étoilées.

Ma mère entrait avec la lampe aux feux dorés.

CHANT d' AMITIE l65

Tu reviendras. Nous relirons les grands poètes, Quand la maison s'endort dans la paix de la nuit. La voie lactée, sur les grands arbres, aura lui, Et l'ombre des rameaux s'étendra sur nos têtes.

Le front de mon épouse ayant touché mon front, Nos méditations, ami, seront pareilles ; Nous songerons, assis auprès de la corbeille Et Teau retombera des fleurs sur le gazon.

Ayant aidé ma Mère aux soins de la demeure,

Son cœur sera léger comme la nuit d'été

Et son corps s'inclinant avec sérénité,

Battra contre le mien, dans la douceur de l'heure.

LES CŒURS UNIS

LES CŒURS UNIS

Descendant Tescalier, au-dessous du jardin,

Les servantes portant des cruches à la main,

Mirent déjà dans Teau paisible leur visage ;

La source qui noircit est rose d*un nuage

Qui plane, dans le ciel, au-dessus des coteaux.

C'est rinstant plein de charme où rentrent les troupeaux

Dans la vapeur dorée où le berger les mène

Sur le chemin poudreux dominant la fontaine.

Le soir est grave et pur, les tranquilles ormeaux

Ont des insectes, tout autour de leurs rameaux.

Au bas de 1 escalier où la source abondante

Remplit, en bouillonnant, une auge débordante,

G *est, d'instant en instant, plus d'ombre et plus de paix,

Et, dans le grand silence où la terre se tait.

On entend près du lierre en fleur, le bruit des ruches,

Les remous du bassin où s'enfoncent les cruches,

L' eau ruisselant des stalactites sur le sol,

Le frisson d'un martin-pôcheur prenant son vol,

Et le chant alterné des languedociennes.

Les femmes ont versé les cruches par trop pleines ;

Elles les mettent sur leur front et d'une main

Les tiennent en montant l'escalier du jardin.

Elles sortent de l'ombre et de fines poussières

S'élèvent sous leurs pas entourés de lumières.

Elles montent alors vers la belle maison

Où la table est dressée au milieu du gazon.

LES CŒURS UNIS

Une femme est debout sur le seuil, elle admire Les servantes portant, avec un doux sourire.

Pour le repas du soir,' les cruches pleines d^eau. Elle aime les nuages d*or sur cette plaine.

Les ombres s'allongeant dans les creux du coteau, Et les derniers éclats de la neige lointaine. Elle aime la maison sous les ombrages bleus . Son visage est encor jeune, mais ses cheveux Seront bientôt d'argent. A sa main blanche et belle Reluit Tanneau témoin de son amour fidèle.

Quand, au ciel blanchissant, Tétoile du matin S'eflFace, quand un angélus sonne au lointain

Et quand les coqs déchirent Tair d'un cri sonore,

Elle voit s'éveiller les terres dans Taurore.

Un vent léger s'élève et froisse la moisson,

Les bois, sur les coteaux, ont des formes voilées.

Mais un rayon déjà glissant de l'horizon.

Sur les collines qui dominent les vallées

Vient éclairer les champs où les vig-nes mouillées

Laissent tomber des gouttes d'eau dans les sillons.

Dans sa robe de deuil que le premier jour dore,

Elle admire le ciel et contemple l'aurore.

Déjà les conducteurs mènent les lourds chevaux Dans la lumière fraîche, et partout les travaux Qu'on fait au mois de juin commencent dans les vignes. Les laboureurs vermeils et noirs marchent en lignes Eventrant le terrain sous les grands socs d'argent Et guidant les chevaux d'un long geste prudent, Car la vigne est en fleur. La combe est apparue, D'un rayon de soleil brusquement parcourue Et la terre qu'a fait brillante la charrue Exhale des odeurs dans le matin d'été.

LES CŒUnS UNI»

Elle dit à chacun des mots pleins de sagesse Et tous sachant qu'ils so«t empreints de vérité, Le cœur plein du parfum que son regard y laisse, Reprennent le sillon plus droit dans la clarté.

Dans les creux de colline où la moisson murmure Se creuse et se redresse au loin comme la mer, Elle compte, quand la récolte sera mûre, Combien de sacs de blé rempliront le grenier, Et, fière d'avoir fait, dans cette solitude.

Fructifier la terre avec sa volonté.

Elle sait que son fils qui se livre à l'étude Peut faire son labeur avec sérénité.

Son cœur est comme un champ qui porte une moisson. Quand l'automne est venu, avec son ciel profond, Mouvementé, pluvieux, déchiré de lumière.

Elle laisse monter au ciel une prière Lorsque le noir semeur, marchant à l'horizon. Fait son geste sacré dans le dernier rayon

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Dont le soleil couchant dore les champs humides.

Décembre, aux jours de glace, a de beaux cieux limpides.

Jusqu'à Noël ce sont les travaux dans les chais ;

On met le vin nouveau dans les tonneaux méchés.

En janvier les parfums remplissent la demeure

Encore, lorsque Ton entr'ouvre les fruitiers

Où les raisins parfois doivent être triés.

Février et son ciel gelé, fin et lucide,

Est pour les amandiers une époque perfide.

Il faut tailler la vigne et lier les sarments.

C'est l'époque de la bourrasque et des grands vents.

Les blés jeunes sont beaux après une éclaircie

Sous l 'arc-en-ciel brillant dans la nue obscurcie.

Et puis c'est le printemps parfumé de tilleul ;

Les roses de nouveau fleurissent sur le seuil.

Tous les jours, elle veille aux travaux de la terre,

L'été luit sur les champs inondés de lumière.

Les raisins sont en fleur ; bientôt c'est la moisson.

Août brûle, et le mois de septembre aux grappes mûres,

Plein du chant des ruchers qui, tout le jour, murmurent

Sur les murs laiteux et brillants de la maison,

Est un beau mois ardent de rires et de cris.

Les grands chais entr' ouverts sonnent de mille bruits.

LES CŒURS UNIS 170

La vendange est pour tous comme une ardente fête Où chaque homme se sent une âme de poète.

Dans le grand cabinet aux murs garnis de livres,

S*ouvrant sur les coteaux de vignes et de blés,

Que le vent du matin creuse et fait onduler

Ses regards de clartés souveraines s'enivrent,

Et, franchissant les pins entourant la maison,

Parcourent l'étendue où brillent les rivières,

Les pays caressés d'ombres et de lumières

Et les glaciers lointains qui ferment l'horizon.

Son esprit s'agrandit en contemplant la terre.

Il voit les moissonneurs qui couchent le froment,

D'un geste large et fort, dans l'azur transparent,

Ou qui, plus loin, dressent les chaudes meules claires.

Les travailleurs sont chers aux penseurs solitaires

Qui dressent frémissant des voix de l'univers

Leurs méditations dans la gerbe des vers.

Cependant, tout le jour, dans sa belle pensée,

Une femme aux yeux purs, au beau rire, est passée.

Tantôt il Taccompag-ne au milieu des moissons,

Sur la colline aux pins, voir les bleus horizons.

Tantôt assise auprès des roses, elle rêve,

Puis tressaille, se tourne et lui donne sa lèvre,

Ou bien, avec sa douce voix, un soir d'hiver,

Près de l'âtre elle lit dans un livre de vers.

Et plus tard, dans la nuit glaçant au loin la terre.

Elle joue un chant fait de rêve et de mystère...

Et puis ce sont des soirs d'un amour chaste et fort. . .

Dans le soleil, les enfants courent sous les branches.

Et la race est vivante ; il ne craint plus la mort.

Devant le seuil, sous les couronnes de g-lycines,

Le soir, lorsque les derniers chants des moissonneurs

Se sont tus sur la plaine bleue et les collines,

LES CŒURS UNIS I77

La table unit la mère et le fils. Sur les fleurs

Gomme des diamants luit Teau de Tarrosag'e.

La lampe s'allumant éclaire le feuillage.

A Toccident s'attarde une vag'ue lueur.

Une à une, au lointain, brillent les métairies ;

Et, rétoile du soir montant sur les prairies,

Les chars, sur les chemins, rentrent avec lenteur.

— « O Mère, vois, dit-il, comme la nuit est belle. Les coteaux sont perdus dans l'ombre solennelle. Jamais le chant de Teau plein de sonorité Ne m'a paru plus pur durant les nuits d'été. »

— « Fils, dit-elle, aujourd'hui l'on a trié les pêches Qu'on portera demain, à l'aurore, au marché, Dans des corbeilles d'or, toutes roses et fraîches. Et rombre était dorée où je les arrangeai Sur des feuilles en pyramides veloutées Et je n'en ai trouvé que bien peu de gâtées.

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Les abeilles volaient sur les paniers de fruits. Les volets entr'ouverts, j'entendais tous les bruits De lacampag-ne alors, dans la chaude soirée, Tout au fond de l'immensité blonde et dorée, Où les faucheurs lancent la faux dans la moisson, J'ai vu se dévoiler, soudain, vers l'Arièg^e, Les Pyrénées au loin bleues et blanches de neig'e Et j ai béni la vie. »

— « ma mère, ô raison Vivante à qui tout obéit dans la maison.

Ce soir, puisqu'un désir traverse ma pensée.

Et si grand que mon âme en resterait blessée Si je ne pouvais pas maintenant l'accomplir.

Écoute, le cœur calme et serein, ce désir.

Mère pour qui mon cœur doit être un cristal : « J'aime. »

— « OFils, parle, vois-tu, mon cœur plein de douleur Croit éclater en entendant ce mot : « tu aimes, » Mais c'est la vie, enfant, fais éclater ce cœur. Il fallait bien que ces mots sortent de tes lèvres.

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Les mères sont toujours captives de leurs rêves. Mais j'espérais pourtant un désir plus tardif. Je n*ai pas su comprendre en te voyant pensif, Car le fils pour sa mère est toujours cet enfant Qu'elle berçait jadis, dans ses bras, en chantant; Mais je pleure. Je ne peux pas parler. J'écoute Ce que tu dis. »

— « Mère, il est près de notre route A mi-côte, tu sais, une blanche maison.

Lorsque l'on se retourne on voit tout l'horizon. C'est le large pays que son regard contemple ; Et son esprit est clair et divin à l'exemple Des collines au contour calme sous les cieux. Elle vit seule avec son père déjà vieux.

C'est un sage. Amoureux de la vie en silence, Il est venu mener une belle existence, Devant la terre grave et le regard des dieux. , Leur paisible jardin est parfumé de roses ; Les colombes sur les platanes se reposent.

Quand le soleil de juin descend au bas des cieux, Il s'assied, et prenant un poème, sa fille Lui lit à douce voix des vers mélodieux.

D'autres fois, quand la pleine lune brille aux cieux,

i8o l'âge d'or

Durant la nuit d*été lumineuse et tranquille,

11 écoute, ravi, les beaux chants de sa fille.

Et souvent me g'iissant dans les ombres du bois,

J'ai pu voir le vieillard écouter cette voix.

Regardant l'horizon du haut dé la colline,

Parfois aussi le soir je les ai rencontrés.

Or, les contemplatifs ont une âme voisine,

Et, devan tles pays par le soleil dorés.

Nous nous sommes parlé et, le trouble dans l'âme,

Le père regardait sa fille déjà femme,

Captive comme moi d'un songe intérieur.

Il comprit et bénit notre jeune bonheur.

Maintenant la maison aux roses m'est ouverte ;

Elle m'aime de cet amour égal et fort

Dont la fidélité conduit jusqu'à la mort,

Et sa vie à ma vie, ô Mère, s'est offerte.

Son regard est profond comme l'eau dans les bois.

Tu l'aimeras, en entendant sa douce voix ;

Son âme pure est comme Tair de la campagne ;

Mère, ne veux-tu pas qu'elle soit ma compagne ?

Quand irons-nous là-bas? Son père nous attend.

Je l'aime. Je la veux. Mère, c'est le printemps. »

LES CŒURS UNIS l8l

— « Mon fils, je la connais et je n'ai rien à dire. Fais librement ce qu'aujourd'hui Tamour t'inspire. Elle est belle, dis-tu, son cœur doit être pur. Il le faut. Tu fais bien, mais cet instant m'est dur, Et puis, tous les malheurs dans mon esprit reviennent Et je retrouve maintenant mon âme ancienne ; Pourtant, avec le temps, mon cœur était plus fort. Je revois les beaux yeux rêveurs du pauvre mort ; Mais ils me disent, fils, d'avoir plus de courag-e Comme j'en eus toujours durant cejong* veuvage. » —

— « Mère, ne pleure plus; bientôt tu souriras Au bonheur que la vie encor te donnera. »

— « C'était un soir de chaude et tranquille lumière, Quand je franchis le seuil, dans les bras de ton père. Il faut nous résigner, chacun a sa saison.

Sa Mère me donna les clés de la maison.

Celle que tu choisis, un jour sera ma fille.

Puisse-t-elle entourer ma vieillesse tranquille, mon fils bien-aimé, d'une troupe d'enfants.

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Alors je m'en irai vers la mort, souriant.

Il ne faut pas soufiFrir de la loi naturelle. Jamais, dans nos pays, la terre n'est plus belle Que quand un tiède octobre a roug-i les forêts. Ne troublons pas ces jours d'inutiles regrets. »

Elle a dit et son fils prend ses doig-ts et les baise. — « Il n'est pas de douleurs, Mère, que tu n'apaises De ton sourire égal et de ta douce main.

Heureux ceux qui se sont trouvés sur ton chemin ! Heureux ton fils I Jadis aux mauvais jours de fièvres, Tu savais rafraîchir mes tempes de tes lèvres. Maintenant toujours plus sereine je te vois Portant dans tes reg-ards l'éclat de la sag'esse Me montrer, en riant, les immuables lois. Va. Nous t'entourerons d'une douce tendresse. Nos beaux enfants, ayant des rires d'allégresse. Se poursuivront autour de ta robe de deuil, Quand tu regarderas sur les pierres du seuil, La campagne si bleue à la calme harmonie Et cette terre à qui notre vie est unie Et qui nous donnera, prodiguant son amour, Un éternel repos, sous les roses, un jour.

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Dans les branches des pins la lune comme un fleuve

Coule; le rossignol chante au loin, dans les bois;

Une molle blancheur voile Tauvent des toits ;

Sans doute, auprès des eaux, la biche qui s*abreuve

Sent aussi la beauté sereine de la nuit.

La lune va monter; la glycine bleuit;

Des corbeilles jaillit Todeur des tubéreuses;

Les arbres blancs couvrent les roses ténébreuses ;

La terre semble attendre, et l'air* est recueilli

Sur la Mère et le fils qu'un long baiser unit.

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