LE FRUITIER
Les femmes ont porté, dans les grandes corbeilles, Les beaux raisins aux grappes noires et vermeilles Ramassés avec soin parmi les plus beaux fruits. Sur les grains veloutés un peu de soleil luit. Dans la chambre bleuie à la chaleur fermée Où les raisins couvrent la table parfumée, Que vos doig"ts, grain à grain, trient les fruits odorants I Je vous adore ainsi, visages émouvants, toi, dont les cheveux sont d'argent, ô ma Mère, Et toi, ma sœur pensive à la main si légère Qui fais parfois tomber des fruits un g-rain g-âté, Ghers coeurs faits de silence et de simplicité. Je voyais autrefois veiller à cet ouvrage L aïeule aux doigts toujours actifs malgré son âge.
Dans la paix de la tombe, à présent, elle dort Sur le coteau lointain orné de cyprès d*or.
Comme elle, sous le vol bourdonnant deTabeille, Vous triez des beaux fruits et votre regard veille Et fait longtemps courir les longs ciseaux brillants. Ouvrez le fruitier clos durant les mois brûlants Et déposez sur les riantes étagères Les muscats noirs et bleus et les blanquettes claires, Et les lourds malagas et les fins chasselas.
Qu'un rayon de soleil prolonge son éclat Sur la paille éclairée où, de vos mains qui veillent, Vous déposez les fruits remplissant les corbeilles, Et dont l'odeur venant, de ce fruitier fermé, Fera, durant l'hiver, le logis embaumé.
À DES EPOUX
A DES ÉPOUX
A Louise et Raymond Espinasse,
Votre maison est un abri pour vos cœurs purs, Avec la paix de son grand escalier sonore Et cette cour où votre amour profond adore Voir les roses fleurir sous les briques des murs.
Là, comme dans un cloître, à Tabri de la ville, Seuls à seuls, face à face, aux premiers jours d'été, Votre amour vous soutient pleins de sérénité. Tandis que le soleil baigne la cour tranquille.
4o l'âge d'or
A vos âmes d'amant le monde est étrang'er, Et jamais la douleur ne vous est apparue.
Hors de vos murs épais, on entend dans la rue, Le léger bruit que fait le pipeau d'un berger.
Attentifs aux adieux du soleil sur la brique Votre cœur est ardent comme le mur brûlant Dont le sommet rayonne à l'heure du couchant, Tandis que les rosiers sont dans l'ombre paisible.
Dans la maison sonnent les pas de votre enfant. Il est beau, sa santé réjouit votre père, Et toute la maison à votre fils prospère Dans ses parois en fleurs offre un abri vivant.
Votre amour, dans ces murs remplis de leur justice A recueilli l'esprit sans tache des aïeux, Et, leur simplicité revivant dans vos yeux, Vous voulez que par vous leur rêve s'accomplisse.
A DES EPOUX
Esprit de la maison, traditions et lois !
Votre amour, dans sa. paix, n'a pas d'autres envies
Et la sérénité qui règne sur vos vies
Est belle comme Tair qui couronne vos toits.
Au crépuscule, assis aux naissantes ténèbres, Avec rôdeur des noirs rosiers dans votre cour, Vos doigls entrelacés dans l'or du dernier jour. Vous suivez sur le ciel les astres qui se lèvent.
Quand, sur les murs d'argent, la jeune lune a lui. On voit, sous les auvents, une vigne sauvage Parsemer le crépi de son mobile ombrage ; Vous écoutez le bruit du fleuve dans la nuit.
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A ma sœar Louise.
LA MAISON DE CAMORS
Sœur, que nos deux esprits soient unis désormais Par ce beau souvenir qui ne mourra jamais !
Souviens-toi du départ : les gorg-es moissonnées Brillaient au soleil d'août des belles Pyrénées Quand nous voulûmes aller voir les grands sommets.
Tandis que résonnaient les grelots des voitures, Les g-orges tour à tour vermeilles et obscures S'ouvraient, et le torrent aux flots glacés et bleus,
Se moirait des reflets de ce soir lumineux.
Les travailleurs sur les terrasses espacées S'adonnaient aux moissons à peine commencées. Les champs de seigle, sur les murs de clairs rochers, Parfois apparaissaient, sous de lointains glaciers. Les g-aves bouillonnaient ; sous les branches ombreuses Fuyaient, dans des canaux, les eaux torrentueuses. Tu regardais le soir; j'admirais avec toi L'étagement des rocs, des gazons et des bois.
sœur de mon enfance, ô frêle taciturne.
Dont le cœur souffre d'être enfermé dans son urne,
Que notre grave amour à jamais confondu
Garde le souvenir de ce pajs perdu
Et de cette maison aux antiques terrasses.
Où les fruitiers obscurs regardent les montagnes.
Là, nous fûmes reçus par de purs étrangers
Qui nous donnaient les fruits vermeils de leurs vergers.
Ils avaient la simplicité des cœurs antiques Et vivaient gravement entre leurs murs rustiques, Si doux et fraternels qu'ils oubliaient la mort. Sais-tu des noms plus nostalgiques que Gamors ! La maison nous séduit avec ses rares roses Dans l'humide jardin plein des odeurs d'automne, Ainsi que le verg-er dans ses grilles de bois. Les sorbiers des oiseaux rougissaient près des toits. On voyait, sur le seuil, un horizon de glaces. Tu compris, comme moi, la beauté des montagnes Où nous vivrions, durant la fin de cet été, Muets de nous sentir tant de sérénité.
Le soir tombait sur les vergers de la vallée Où la vigne ne croît que comme une exilée.
Les insectes bruissaient dans les foins profonds Et leur bruit se mêlait à la voix des bas- fonds, Dans les pommiers bleuis, sur les pentes dorées.
On entendait bêler les bêtes égarées
Que les chiens ramenaient vers les graves bergers.
Beaux et noirs, sur les murs, comme de longs rochers.
Les sonnailles tintaient ; et dans les douces ombres
Des vallons obscurcis montait le son des cloches
Des lointains angélus perdus dans les vapeurs.
Dans Tombre, au cœur des blés, courbés, les travailleurs,
D'une main soulevant les tiges renversées,
De l'autre les coupaient . Les faucilles pressées
Luisaient dansFombre aux poings de ces groupes humains.
Les brouillards descendus flottaient sur les ravins.
Les montagnes, sur les forêts silencieuses
S'élevant jusqu'aux flancs des pelouses brumeuses,
Montraient, dans les rayons aux mourantes lueurs.
Les grands éclats dorés des sublimes hauteurs.
Nous montions, ô ma Sœur, agités jusqu'aux larmes
Par la beauté du soir sur les montagnes calmes
Où nous croisions les larges chars remplis de blé
Que tiraient pesamment les grands bœufs accouplés
Dans l'heure solennelle et le profond silence
Et l'air léger d'une limpide transparence
Quand les astres ont lui dans les hauteurs du ciel.
CHANT FRATERI^EL 49
Devant ce soir si grave et ce site éternel,
cher cœur renfermé, nos rêves solitaires.
Sous les rameaux confus aux éternels mystères,
Nous ont unis plus que les rires et les pleurs
Plus que les jours de joie et plus que les douleurs.
Qu'elle demeure en nous la mémoire sacrée
De ce jour où, perdus sur la terre ignorée,
Nous vînnes, avec des sanglots dans notre cœur.
Du haut des monts, comme un grand fleuve de blancheur,
La lune ruisseler sur les molles prairies,
Sur les arbres, les rocs, les toits des métairies,
Les champs de sarrazin dont les neigeuses fleurs
Brillaient près du chemin aux humides odeurs.
Dans le jardin lunaire, à l'ombre des tonnelles. Nous adorions les mêmes choses éternelles.
L'air était parfumé par l'odeur des fruits mûrs. Leur pâle éclat brillait sous les branches d'azur.
5o l'âge d'où
Les framboisiers bleuis embaumaient les murailles.
La nuit chaste baisait les pentes des montagnes.
La douceur de t'aimer, esprit silencieux,
Se répandait, comme les longs rayons des cieux
Dans mon cœur recueilli comme ce clos paisible.
Je songeais, dans la nuit, aux grands sommets stériles,
Là-haut, près de la glace où les izards peureux
Broutent, l'oreille au guet, sur les rochers neigeux,
Au grand vent virginal sur les monts millénaires.
Aux couloirs tourmentés ruisselant de nuit claire,
A ces lacs reflétant les merveilles stellaires,
A nous-mêmes, enfin, qui, sur ce banc de pierre,
Écoutions dans la nuit exempte de tout bruit.
Tomber avec douceur la mollesse des fruits .
CHANT FRATERNEL 5l