‹ L'âge de sangChapitre 10 sur 59 · VOYAGE VERS LA VILLE · texte numérisé non relu

VOYAGE VERS LA VILLE

Une clameur montait de l'enceinte isolée, Alors que le soleil illuminait les toits; Et parmi cette foule, à cette heure assemblée, Ils avaient reconnu des frères d'autrefois.

Heureux, les vovageurs, fatigués des épreuves, Ayant marché des ans à travers les chemins, A travers les forêts et sur le bord des fleuves, Et franchi sans repos les gouffres incertains,

A ces amis anciens demandèrent asile.

Mais les hommes, hélas! cachent des cœurs ingrats; Et les fiers citadins de l'orgueilleuse Ville Chassèrent tous ces gueux, ne les connaissant pas.

Et les humbles marcheurs, déshérités du monde, Reprirent leur voyage à travers les sentiers, Plongeant leurs tristes yeux sur la plaine profonde Dont l'horizon se bleuissait de monts altiers...

Leurs penchants rayonnaient de splendeur et de gloire Et leur front lumineux se fondait à l'azur; Et les lourds voyageurs, du haut d'un promontoire, Virent que ces vieux monts étaient de marbre pur.

C'est alors que d'espoir leur àme fut empreinte. .Ils furent pris soudain d'un indomptable orgueil, Et du marbre immortel naquit l'énorme enceinte D'une cité dont nul ne franchira le seuil ;

Une ville aux cent tours hardiment crénelées, Comme un défi sanglant aux générations, Et dont le nom, après des ères écoulées, Fera trembler encor toutes les nations...

Et c'est ainsi que pour avoir bâti des Villes, A travers l'innombrable amas des siècles morts, Plus grandes tour a tour, mais pourtant si fragiles, Les hommes ont semé d'éternels désaccords;

Et que, s'étant leurrés d'une fausse espérance, Dédaigneux de savoir ce qu'ils seront demain, Ils avaient répandu la haine et la souffrance Dans le cœur asservi de tout le genre humain!

L'Age d'Argent

L'Age d'Argent

LIM I N AIRE)

Postquam, Saturno tenebrosa in Tarta.a misso- Sub Jove mundus erat, subiit argentea proies, Auro deterior, fulvo pretiosior aère.

Ovide, Métamorphoses, lib. I.

out était calme hier. Le monde jeune encore Chantait sa liberté dans les vents de Voiurore. Les soirs étaient très doux et les jours sans regrets; Le bonheur inspirait les fertiles années, Unissant dans un même amour les destinées : C'était le règne de la Taix !

Les deux étaient sereins, les montagnes sereines. Un apaisant repos enveloppait les plaines; Il passait sur les bois de langoureux frissons. Sans ralentir ses pas, l'infatigable source Trodiguait ses parfums au hasard de sa course Et dans le bruit de ses chansons.

Du matin au couchant, la tendre solitude Inclinait les humains à la mansuétude ; Le silex de la route, exactement jeté, Invitait le passant à poursuivre sa route, Sans crainte et sans envie, affranchi de tout doute. Vans une limpide clarté.

On était au printemps. Et les fleurs abondantes Dans les jardins semaient leurs couleurs frémissantes. Les arbres étaient verts, le mont était riant; Et pour glorifier V humaine créature, Une ivresse de vivre emplissait la nature Du ponant jusqu'à l'orient.

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Et pas plus qu'au passé les haines si tenaces ^(j rourmenraienr l'esprit paisible de ces races; L'amour était semblable au pale adolescent Dont la probité même, avec sa grâce altière, Enveloppait les fronts d'une douce lumière Qu'elle illuminait en passant.

Cependant, malgré tout ce calme de la vie, *Dont jouissait hier la campagne ravie, Quelque chose d'étrange, en ce soir embaumé, Tlonge l'être muet comme dans une transe ; Et l'heure fait peser sur l'humaine existence Un malaise inaccoutumé.

Que se passe-t-il donc dans ces amcs sereines ? Quel souffle maléfique errant de par les plaines Va, dans un seul instant, troubler l'antique paix ? L'inflexible Vestin, souverain de la terre, Couvrant l'humanité de son troublant mystère, Va-t-il l'accabler de regrets ?

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Les yeux se sont remplis d'une ombre impénétrable; Il passe un long frisson d'angoisse inexprimable ; Le doute maintenant tourmente la raison. Et dans l'éloignement du prochain crépuscule, Où le regard de l'homme avec crainte circule, éMorne, se montre l'hori\on.

Que se passe-t-il donc, ce soir, dans le silence Hier tout imprégné d'amour et de clémence ? On croirait que du fond des grands flots de la mer zMonte vers les sommets un roulement qui gronde. Et qui se répercute aux quatre aires du monde, Comme un bruit venu de l'enfer!

Lentement, lentement, la nuit du haut des cimes Descend et fait encor plus sombres les abîmes. oA cette heure, montés sur les plus hautes tours, Les hommes ont tourné leurs veux vers l'oAvenir ; Car ils ont pressenti que bientôt doit finir La longue splendeur de leurs jours.

Ils se sont retournés vers le ciel sans limite. L'oistre avec un œil pâle au fond de son orbite 7{e garde fixement, d'une flamme irisé.

Il ne conserve pas sa force coutumière Et ne prodigue plus une même lumière, Tant il leur paraît épuisé.

qA ce suprême instant, livide d'épouvante, Subitement surgit une forme mouvante : C'est le spectre de la future Humanité! Ils ont pâli de voir les pages de l'Histoire Ouvertes brusquement dans leur chétive gloire Et dans toute leur vérité.

Et soudain, dans le jour qui lentement recule, Et dont le chant finit avec le crépuscule, Vu faite de leurs tours au chef éblouissant, Tous ces peuples ont vu la plus étrange chose : Le soleil disparaître en une apothéose, "Baigné dans une mer de sang!

Astrée

Victa jacet Pietas; et virgo caede madentes Ultima caelestum terras Astraea reliquit. Ovide, Métamorphoses, lib. I.

fille de Thémis et d'Astreus, ô Déesse Qui dans les temps anciens descendis ici-bas, Tu sus leur prodiguer les dons de ta sagesse, Et la félicité s'attachait à tes pas.

Mais tu quittas bientôt la terre criminelle Qui, devenue un jour l'antre des trahisons, Reniait sans pudeur la Justice éternelle, Et dans l'esprit humain distillait ses poisons.

Avec les Immortels trônant dans l'Empyrée, Tu t'imposas l'exil propre aux grandes douleurs Et depuis, tu pleuras cette époque inspirée Où l'Amour avait fait tous les êtres meilleurs.

fO L AGE D ARGENT

Sur ton front la tristesse a déroulé son voile. Obéissant aux volontés de ton destin, Tu restes à jamais cette lointaine étoile Qui trahit le secret de ton profond chagrin.

Et te sachant ainsi la belle Solitaire, Dans l'incommensurable abandon de la nuit Où clame longuement, dans une plainte austère, Le chant renouvelé de ton stérile ennui,

Tu nous fais regretter cette heure inoubliable Où sur les monts sacrés tu prenais ton essor; Où parmi les Cités et les déserts de sable Tu régnais librement, Reine des Ages d'or!

LES PATRES DE CHALDÉE f I

Les Pâtres de Chaldée

ous errons par la plaine et montons vers les faîtes. Nous sommes des Devins et des prédestinés. Et portant à nos fronts d'un nimbe couronnés Le signe qui convient à tous les grands prophètes, Pâtres divins, nous sommes des Illuminés!

Habiles à creuser l'énigme et le mystère Dissimulant en eux d'innombrables secrets, Nous recherchons le sens des choses, qu'à jamais Garde jalousement la voûte planétaire Au fond de la nuit même où dorment les regrets.

Nous regardons passer, qui poursuivent leurs marches, Les houles en fureur des générations, Tous les peuples vivants, toutes les nations; Et nous restons, pareils aux dignes patriarches, Affranchis de la haine et des ambitions.

LAGE d argent

Nous mesurons la vie au mouvement des astres, Livres vers qui les yeux toujours se tourneront. Et c'est par leur attrait qu'élevant notre front, Nous pouvons expliquer la cause des désastres Que le Temps distribue aux siècles qui s'en vont.

Nous sommes les Veilleurs, les Savants et les Mages. Nous nous grisons d'air pur et de bleu firmament; Impassibles, nous nous en allons librement, Et nous aurons encor, jusqu'à la fin des Ages, Le cœur rempli de rêve et de recueillement.

Nous sommes les amants choisis de la Nature Dont nul ne connaît mieux les routes et les bois; La source qui murmure est docile à nos voix; Les fleuves dont les eaux coulent à l'aventure, En nous voyant marcher, s'arrêtent quelquefois.

Nous décidons souvent du destin d'un empire; Nous lisons le passé des races d'ici-bas; Vers des pensers nouveaux nous dirigeons leurs pas; Nous scrutons le Futur et nous pouvons prédire Tous les événements que l'on n'attendait pas.

Si nous sommes sortis de l'infime poussière, Nous avons tout connu des fugitifs instants Qui s'effacent trop tôt par le chemin des ans; Et nous avons passé notre existence entière A mesurer le fil invisible du Temps.

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