CE QUE DISAIT LA MER
« Pourtant, sans mettre un frein à ma course insensée, Fière de mon pouvoir, sans cesse courroucée,
Et renversant tout sous mes pas, Je croyais, m'en allant de rivage en rivage, Atteindre sûrement le terme du voyage
Vers qui je tendais ici-bas.
« Mais depuis des mille ans, hélas! je recommence, Apportant plus d'effort et plus de résistance.
Malgré mon âpre volonté, Et marchant dans la nuit au gré de la tourmente, En vain j'ai combattu, moi, la Mer conquérante,
Le cœur toujours désenchanté.
« Entendez tous. Le flot grondant des voix humaines Vient du désert de sable ou des forêts des plaines!
Écoutez du haut de vos tours.
Vous aviez cru trop tôt que, dominant les cimes, Vous étiez rois des rois, car vous mourrez, victimes
D'une race de noirs vautours! »
L'Age d'Airain
L'Age d'Airain
Devant la statue du Maître Rodin L'Age d'Airain.
Tertia post illam successit aenea proies, Saevior ingeniis et ad horrida prompiior arma. Ovide, Métamorphoses, lib. I.
Thidias moderne! O maître du Symbole, Qui par le marbre sus synthétiser le Fait!
Trophère qui, par l'hyperbole, ois su nous démontrer toute l'horreur du Laid; Devant ton œuvre grandiose, qu'auréole
Le Génie antique, j'ai fait
Un voyage à travers le passé de l'Histoire, oAfin de rechercher dans le démembrement
T)e cette époque évocatoire, Quelle angoisse la brise et la met au tourment,
Devant la mort expiatoire.
Que tu le comprends bien ce lourd réveil des fronts Dont la crainte s'accroît au fracas des canons
Et des monstrueuses rafales!
Que tu les pressens bien ces tumultes géants Et dont l'écho, venu du fond des océans,
zMugit en plaintes sépulcrales!
Cet zAge entend le formidable cliquetis "Des armes et l'horreur des immenses conflits,
iMettant l'univers en présence.
Il entend les coursiers fougueux, demi-fourbus, Le col encor raidi, dans l'éclair des obus,
Et transpercés de coups de lance.
Vans son rêve, il a vu les glaives en faisceaux, Et de lourds bataillons, innombrables troupeaux,
Emportés dans des chevauchées ; Et les engins, semeurs de désastres sanglants; Et, plus loin, au milieu des combats violents,
Les collines de morts jonchées.
// entendit le monde, au seuil de l'occident, qA l'appel du tambour et du clairon strident
ajouter ses clameurs vibrantes; Il a vu le Colosse au grand casque d'airain Souiller les bords sacrés et célèbres du %hin,
Et franchir ses eaux transparentes.
Il a prévu, devant tant d'injustes défis, L'obstacle que vaincront demain ses petits-fils
Tleins d'une force héréditaire; Il vit ces preux, devant l'humaine inimitié, Sacrifier leur sang, pris de grande pitié
Devant les douleurs de la terre.
Il a vu l'océan au carnage voué
Et par un cataclysme énorme secoué.
Il a vu les races latines Triompher du destin et subir d'autres lois. Il a vu se briser la couronne des rois
qAux pieds d'innombrables ruines.
// a vu, dans l'espoir d'autres siècles nouveaux, Des peuples enrayer le dernier des fléaux,
Vainqueurs que la gloire enveloppe, Qui viendront, de leurs bras toujours plus ruisselants, Sur les mornes débris des empires croulants,
Changer la carte de l'Europe.
0 zMaitre! ton ciseau sut creuser le Destin, Lorsque tu pris ton vol vers cet cAge d'airain
Où les hommes, déjà si graves, Dominaient l'univers, le cœur tout frémissant. Et qui, déjà repus de carnage et de sang,
"Préparaient des peuples d'esclaves.
Tu sus bien exprimer, par le bronze immortel. L'inénarrable crainte et le souci cruel
Des époques désordonnées Où, despotes sans noms, les orgueilleux Césars (Attelaient au timon solide de leurs chars
Tous les vaincus des Destinées.
Tous ces siècles vécus, tu les synthétisas
Tar le marbre vivant qu'en un jour tu sculptas.
Ta pensée atteignit les faîtes D'où tu montras comment la Force avant les Droits Emportait les tyrans, les guerriers et les rois
Vers les désastreuses conquêtes.
Tu vis tout ce passé fait de frémissements, De noire inquiétude et d'horribles tourments,
Englouti sous les hécatombes!
0 sculpteur I tu cherchas la simple vérité, Voulant faire comprendre à notre humanité
Que l'homme bâtit sur des tombes.
Devant ton œuvre, ton cerveau s'est éclairé; Et de ces âges morts tu t'étais inspiré,
Tour flétrir les races humaines Dont les cris déchirants montaient en longs accords, Et qui semaient partout des légions de morts
Qui s'accumulaient sur les plaines.
tf Thidias moderne! 0 pieux pèlerin Qui des siècles présents avais prédit la fin;
Devant les pages de l'Histoire Où tu vis s'engloutir des races de Titans, ^Qas-tupas souhaité qu'il fût de nouveaux temps
Où, méprisant la vaine gloire,
Le monde jouirait d'un doux apaisement Et du repos du cœur qu'il cherche vainement
oAuprix de luttes éperdues ?
Quand verrons-nous le jour où, las de tant souffrir, Les hommes parviendront enfin à conquérir
Les vieilles libertés perdues ?
L'Arbre de Science
L'Éternel dit à Adam : « Puisque tu as mangé du fruit de l'arbre, la terre sera maudite à cause de toi ; tu en mangeras les fruits en travail tous les jours de ta vie. »
Genèse, in.
h ! le travail géant et les vastes efforts ! Des idéals nouveaux ont mûri les pensées; Et pour atteindre au but rêvé, combien de morts Succombés à la tâche et que d'âmes blessées!
Emportés au hasard des jours sans lendemain,. Nos projets monstrueux se changent en poussière: Et sans savoir ce que nous deviendrons demain, Nous sommes asservis sans cesse à la matière.
Tout évolue : un fleuve a détourné son cours; Des ruisseaux et des lacs, des bois dans la prairie S'effacent; une source, en son libre parcours, Avant vécu l'instant de chanter, s'est tarie.
L'océan envahit les plaines en travail; Des continents cachés surgissent du mystère; Et des peuples nombreux, pareils au vil bétail, N'ayant plus de pays, vont errants sur la terre.
Même alors que nos yeux montent vers l'Infini, Où peut-être se sont produits tant de désastres, Dans cette profondeur tout semble défini, D'inéluctables lois déterminant les astres.
Car tout marche avec ordre. Et dans l'immensité Des gouffres ignorés, une invisible chaîne Dirige incessamment l'univers emporté Vers la route toujours de plus en plus lointaine.
Et ce grand mouvement devient perpétuel, Sème partout la vie ou souvent la décime; Car il sait commander aux étoiles du ciel, Et s'impose jusqu'à l'être le plus infime.
C'est le maître de l'incessant et dur labeur; C'est l'impassible dieu qui nous dicte ses normes; A la nature entière il règle sa splendeur : Il créa l'amour même et la beauté des formes.
L'existence devient un recommencement.
Nul n'est soumis enfin aux lois de l'inertie; Et sur notre planète, irrévocablement, Tout arrive selon la vieille prophétie.