L HOMICIDE QQ
Il vit les siècles, nés de mélanges difformes, Dresser à tous les dieux, sur des bases énormes, Des temples immortels que le soleil puissant Éclairait dans le jour de ses rayons de sang! Il vit, dans ce décor, l'humanité nouvelle, Ayant au front gardé la tache originelle, Qui marchait lourdement vers des pays déserts, Repeuplant sans répit les champs de l'univers, Amas de survivants, de races disparues, De peuplades sans nombre en hordes accourues, Et qui, rêvant de conquérir leur liberté, Sur le sable élevait la fragile cité.
Pale et tremblant, Caïn ayant tourné la tête Vers un mont escarpé qu'ébranlait la tempête, Les Esprits ténébreux, de leur bras décharné, Lui montrèrent le spectre ignoble d'un damné, Et que la peur rendait encore plus livide. Caïn, reconnaissant l'ombre de l'Homicide, Eut un geste d'horreur pour le monstre hideux, Qui, dans sa vérité, se montrait à ses yeux.
Donc, le spectre passait dans l'ombre sans limite. Une flamme d'enfer brillait dans son orbite; Une armure d'acier enveloppait son corps Brusquement secoué par d'immenses efforts. Un crâne de félin ornait sa chevelure Dont les crins hérissés tombaient sur sa ceinture. D'une main, il tenait un glaive ensanglanté, Et de l'autre, une tête. En la nuit emporté,
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Il fuyait à grands pas par l'abrupte colline, Comme pour éviter la colère divine.
Il faisait, en marchant, trembler le roc des monts;
Et, comme poursuivi par tous les noirs démons,
Sa voix envahissait la forêt solitaire.
Les fauves effrayés regagnaient leur tanière;
Et l'Homme, en sa terreur farouche, fendait l'air,
Semant autour de lui des lambeaux de sa chair;
Mais sans remords pourtant, il plongeait dans les gorges
Son glaive ainsi rougi que le brasier des forges !
Et les Esprits, toujours attachés à ses pas, Firent voir à Caïn, au milieu des amas, D'innombrables cités à la mort condamnées, Des races s'enfuyant, mornes et décharnées, Devant ce monstre impur des vieux bois descendu, Massacrant sans pitié, haletant, éperdu, Ivre de sang, brutal et l'âme inassouvie, Les êtres à qui Dieu distribua la vie.
Puis, c'était, dans le flux des générations, Une ruée énorme, et les convulsions De ces monceaux d'agonisants aux bouches pâles Dont arrivaient de loin les sanglots et les râles. Des nuages de feu cachaient le firmament, Et la foudre grondait épouvantablement; On entendait le bruit de l'océan austère, Mêlant cent mille voix aux rumeurs de la Terre!
L HOMICIDE IOI
Et Caïn, qui rêvait dans cette étrange nuit, Reconnut que ce monstre inhumain, c'était lui! Il se souvint qu'ayant, dans l'ombre d'une plaine, Accompli son forfait pour assouvir sa haine, Du fond des Temps irrévocables, l'Éternel Avait dit : « Qu'as-tu fait? La voix du sang d'Abel Monte de l'univers jusques à mes oreilles. Donc, tu seras maudit. Les raisins de tes treilles Les fruits ensemencés aux guérets des vallons Seront changés sur l'heure en stériles chardons. La terre, qui reçut le sang de ta victime, En toi réprouvera la grandeur de ton crime : Tu seras, vagabond du sort abandonné, Au labeur incessant à jamais condamné. »
Et Caïn vit encor, jusqu'aux confins du monde, Que la nuit recouvrait d'une terreur profonde, Les vieux monts flamboyants, les nombreuses cités, Et les champs que son bras avait ensanglantés.
Il s'éveilla.
Les cieux étaient noirs de nuages, Et rien ne remuait au fond des verts feuillages. On eût dit que les bois enveloppaient leur seuil Comme d'un voile épais de regret et de deuil.
Et Caïn, consterné devant le grand silence, Crut que c'était la fin de l'humaine existence. Plus qu'hier tourmenté, plus qu'hier harassé, L'Avenir lui fit peur plus que le noir passé.
A l'horizon se préparait une tempête.
Il se leva soudain, et, sans tourner la tête, Il alla s'enfouir au fond d'un antre obscur Où ne pénétrait pas le bleu du clair azur.
Et son front se couvrant d'un sang que rien n'efface, De ses doigts convulsés il se voila la face!
Au fond du soir la horde ivre des Homicides N'avant jamais connu la honte et le remord, Et semblable au troupeau des pâles Euménides, S'en va sans nul repos semer partout la mort.
L'envie héréditaire asservit leur pensée.
Ils se sont revêtus d'un manteau teint de sang,
Rêvant de conquérir une gloire insensée
Et de courber le monde en un geste puissant.
Leur voix clame là-bas du haut du promontoire; Et les yeux retournés vers le passé lointain, Ils méprisent les temps de biblique mémoire Où, dans l'exil amer, se lamentait Caïn.
Ils activent en eux leur rancune profonde; Ils veulent que le crime envahisse les monts, Et que, domptant la terre agitée, il féconde Les désirs dont l'ardeur bouillonne sous les fronts.