LA TOUR DE BABEL I I I
Ils vécurent ainsi dans une douce paix,
Éloignant de leurs cœurs tous les instincts mauvais,
L'envie et la haine rapace.
Du Mage calme et simple ils avaient la bonté; Un unique langage imprégné de beauté
S'entendait parmi cette race.
Mais comme ils devenaient de plus en plus puissants, Et que ces peuples forts, sans cesse grandissants,
Voyaient s'accroître leur prestige, Ils se dirent un jour : « Bâtissons la Cité Qui sera dans le Temps et dans l'Éternité
Un impérissable prodige.
« Élevons une tour dont le faite orgueilleux,
Se dressant dans l'azur, atteindra jusqu'aux cieux.
Marqué de superbe insolence; Et si Dieu déchaînait un Déluge nouveau, Nous serions protégés contre le noir fléau
Dont nous narguerions l'impuissance. »
Alors, comme ils avaient, jusqu'aux voûtes du ciel, Entassé les granits somptueux, l'Éternel
Pensa : « Descendons vers la ville, Et démontrons à l'homme, en qui l'orgueil est vain, Qu'il bâtit sur le sable et non pas sur l'airain,
Et combien son œuvre est fragile. »
Il apparut soudain comme une vision, Et n'eut pas plus tôt dit, que la confusion
S'empara de l'esprit du monde.
Son langage devint un mélange diffus, Et les hommes entre eux ne se comprirent plus,
Alors, de sa dextre profonde,
Le Très-Haut les chassa du pays de Sinhar Où la brise portait des senteurs de nectar,
Où flottait la pure lumière. Et sur le sol désert, tragique et solennel, Écroulée avec bruit, l'orgueilleuse Babel
Mourut dans sa splendeur première.
Depuis ces temps lointains des bibliques récits, Les hommes vont errant, au hasard de la terre; Ils portent à leur front la tare héréditaire, Monstrueux rejetons de siècles décrépits, Et montent lourdement de calvaire en calvaire.