RACES DISPARUES I } S
Races disparues
Soleils détachés jadis d'astres vivants, Vous tombez de plus loin que le rêve des rêves, Vous dont la cendre, au gré capricieux des vents. Se perd dans l'infini des planétaires grèves!
Vous vous aventurez par des routes sans bords; Un souffle impérieux vous pousse et vous anime; Vous êtes emportés avec les mondes morts Dans leur course à l'abîme!
Mais ayant parcouru, des mille et des mille ans, Les chemins sidéraux perdus dans les espaces, Vous survivez encore et laissez de vos traces A travers le fatras des Ères et du Temps Ou croulèrent les Races!
Bolides nés de l'ombre ou sortis du Néant, Rouges fétus surgis des célestes cratères, Atomes transformés en larves délétères, Innombrables débris des flots d'un océan Ou de lointaines Terres.
i^6 l'âge d'airain
Pris d'un vertige étrange et privés de clarté, Vous vous'en allez tous de par les nuits arides, Par les champs inconnus et faits d'éternité, Où l'on croit que les cieux restent mornes et vides.
Mais dans l'immensité des soirs irrésolus, Comme par une force invisible, s'enchaîne Le tourbillonnement des âges révolus :
La matière jetée au hasard de la plaine Doit revivre à la peine...
Solitude sans fin et peuples du passé, O vous, les disparus, humaines créatures, Vous dont le cœur fragile et pour toujours brisé, Succombant sous le poids des brûlantes tortures, Mourut de ses blessures,
Vous qu'un destin cruel dispersa par lambeaux, Conquérants ou vaincus, ô souffrances profondes, Du grand fleuve des morts roulant ses noires ondes, Se lèveront demain, délivrés des tombeaux, Des races et des mondes!
L'Age de Fer
L'Age
de F
er
Protinus irrupit venae pejoris in aevum Omne nefas : fugere pudor verumque fidesque In quorum subiere locum fraudesque dolique Insidiaeque et vis et amor sceleratus habendi. Ovide, Métamorphoses, lib. I.
r HUIT S hideux du passé, résidus de l'enfer, Siècles gâtés, bâtis sur de vivants décombres, Siècles dont on connut les heures les plus sombres, Où la Force a primé le Droit : oAge de fer!
Vingt mille ans dépensés à construire des villes Où les temples des dieux aux sacrés péristyles Touchent les monuments élevés au Veau d'or; Où la discorde impitoyable et millénaire Dirige les cerveaux et commande à la terre; Où la démence règne encor.
Vingt mille ans à rente?' la tache formidable De détruire jusqu'au dernier peuple ici-bas; D'insulter à l'oAmour au geste secourable, Et qu'on a blasphémé ', ne le comprenant pas.
Siècles où l'univers cherche son équilibre! Siècles dont la clameur à nos oreilles vibre, Et qui sont par la peur longuement secoués, zftîais qui régnent quand même et dominent les races; Dont les noms ont laissé d'ineffaçables traces, Et furent à l'horreur voués.
Siècles à peine nés, où la haine s'étale Comme une courtisane au nom de l'Équité! Siècles de corrompus dont la vile âme exhale L'erreur au détriment de toute vérité.
Vingt mille ans de labeur où, toujours fécondée, L'Histoire fouille, creuse et torture l'Idée, oAfin de découvrir les secrets du bonheur, Mors que le génie, en ses veilles amères, Sans cesse l'a cherché dans l'au-delà des sphères Dont il entrevoit la lueur.
Siècles de pourpre et d'or, malgré tant de promesse, Jouets de conquérants pervers ou de bourreaux, Vous ave\ renié la divine Sagesse Et traîné sa pudeur aux fanges des ruisseaux!
Vingt mille ans n'auront fait que des cités moroses Où les hommes, dans l'air empesté des trottoirs, S'en vont lugubrement, le cœur plein de névroses, Vans le stérile ennui qui tourmente leurs soirs.
Ils ont renié l'oArt aux cimes étoilées ; Car leur ambition, faite d'instincts mauvais, Cherche, pour conquérir, les sanglantes mêlées : C'est par elles qu'ils ont atteint les grands sommets.
Ils ne respectent plus les maîtres des pensées; Ils méprisent en eux les préceptes du 'Beau; Et sur les noirs débris des idoles brisées, Tour eux le vainqueur seul reste le pur flambeau.
Ils ont nié les dons divins de l'éloquence; La Toésie est nulle au prix des actions; C'est par la terreur seule et par la violence Qu'ils sauront subjuguer toutes les nations.
V argument du plus fort décide des empires, Comme le potentat tient la vie en ses mains. Ils sont les seuls vrais rois, ces cyniques vampires, Qui décrètent d'un mot le sort des lendemains .
Devant eux l'Irréel est rempli de ténèbres; Tar eux le fait brutal guide l'humanité; Les problèmes abstraits leur paraissent funèbres, Car jamais ils n'ont cru qu'à la réalité.
L'illusion depuis trop longtemps prédomine, cAyant courbé leurs fronts et voilé leur esprit : Il faudra qu'une ardeur indomptable illumine L'univers subjugué par un âpre appétit.
La Force détruira l'utopie illusoire,
Car elle reniera toute Divinité
Vont le mystère porte avec lui son histoire,
Et couvre à tout jamais nos yeux de cécité...
Vingt mille ans ont troublé ces âges d'artifice
Ou commande la haine et l'inique injustice;
Ou notre orgueil répand, comme un subtil poison,
L'inextinguible soif de la toute-puissance ; Ou l'intrigue s'allie à la sourde vengeance, Où triomphe la trahison !
Époque où l'on a vu d'inénarrables choses, Et qui devras subir tant de métamorphoses, L'équilibre par toi se sera démembré; Et pour qu'au vrai bonheur sûrement tu t'inclines, On devra rebâtir sur d'antiques ruines Tout un monde régénéré!
Le Passé
passé dont l'obscur dédale en lui recèle Tant d'exécrable orgueil et d'efforts superflus; Puissant évocateur qui sans cesse rappelle Les jours de bonheurs révolus,
Tu hantes la pensée, et ta sollicitude A cacher des trésors en tes sombres replis, Nous rend plus soucieux, dans notre incertitude, De trouver tes secrets au gouffre ensevelis.
Nous déplorons en nous tes malheurs et tes haines, Moins âpres cependant qu'en nos siècles trop vieux Où l'erreur suscita les misères humaines Et tant de combats furieux.
Pourquoi n'entends-tu pas l'appel de nos détresses? Que ne viens-tu verser un baume à nos douleurs ? Aide-nous à porter le poids de nos faiblesses, Et viens sécher enfin la trace de nos pleurs.
Rends la vie à ta cendre, ô Passé des vieux âges. Et réveille pour nous tes rêves anciens; Car nous préférons tous vivre de tes mirages, Que de croire en nos lendemains.
Demain nous fait songer aux cimes tourmentées Dont nous voulons gravir les chemins trop ardus, Où tant d'ambitions se sentent emportées, D'où tant d'êtres ne sont jamais redescendus.
Demain, c'est l'inconnu que l'esprit veut atteindre, Sphinx obscur qui paraît en lui se refermer; Demain, c'est le flambeau que nous verrons s'éteindre, Impuissants à le rallumer.
Demain, c'est le chaos où chaque pas trébuche, Ou la fatale erreur nous guette sans merci, Où chaque heure nous cache une plus sure embûche, Où d'angoisse le cœur humain se sent saisi.
Regarde notre siècle, 6 Passé! Dès l'aurore, Il paraissait nourri d'un idéal divin; Un cri d'espoir montait dans la brise sonore Et nous traçait notre chemin.