LE PASSÉ
Nous nous aventurions vers une ère bénie
Où nous devions trouver le calme à nos tourments
Alors qu'elle n'apporte, ô cruelle ironie!
Que désillusions et désenchantements!
Vois : la pente des monts se recouvre de tombes Que les pins décharnés n'abritent même plus; Les bois se sont changés en noires catacombes, Les routes en mornes talus.
Et les morts, réunis après tant d'infortunes, Sont troublés jusqu'au fond même de leur cercueil; Humbles sacrifiés aux humaines rancunes, La trahison s'attache encore à leur linceul,
Alors que les vivants ont fomenté l'émeute, La révolte sanglante et les guerres entre eux, Et que le conquérant est suivi par la meute Inique des ambitieux;
Pendant que dominés par le lucre et l'envie, Leur cerveau, détendu comme par un ressort, Oblige la pensée, à présent asservie, A concentrer sur la matière son effort;
l'âge de fer
Alors que, tourmentés de noire inquiétude, Ils subissent, devant le monde convulsé, Du présent monstrueux la dure servitude, Sans un regard vers le passé!
L'adolescent trop vieux ne subit plus l'empire Des beautés qui jadis s'étalaient sous ses pas; Et les bonheurs perdus qu'il chantait sur sa lyre Ont des échos lointains plus tristes que des glas.
Il a les traits pâlis du vieillard qui médite, Avant déjà prévu les coups certains du sort Lui qui, dans un désert, vivant en cénobite, Attend, comme un bienfait, la mort.
Par des chemins sans borne il s'en va, misérable,
Trahi dans son orgueil surhumain et rêvant
De projets insensés qu'il traîne, insatiable,
Mais qu'il voit, en une heure, emportés par le vent.
Il descend en lui-même, en l'obscur de son être; L'horreur de vivre seul lui tourmente le front; Il s'applique dans son impuissance à paraître Le flambeau d'un siècle fécond.