LA CIT
Alors, noble Cité de bronze et de granit, Sur tes murs élevés et tes tours dont le faîte Domine fièrement le bruit de la tempête,
Des chants de guerre et de conquête
S'élèveront vers l'Infini!
l6o L'AGE DE FER
L'Or
êsar triomphateur! O Roi de la matière, Maître de l'univers, émule du soleil, Maudite soit cette heure où tu vis la lumière : Car tu hantas les sens jusque dans le sommeil, Empoisonnant la vie entière!
Le sort te réservait un étrange destin. Par tous les siècles morts qu'évoque la mémoire, L'homme te proclama l'ouvrier souverain.
Rien n'obscurcit jamais ta puissance et ta gloire : Tu régnas sur le genre humain!
Attentif, tu veillais au berceau de ces âges Tumultueux dont les fracas lointains et sourds Viennent troubler encor l'écho de nos rivages; Et, fils du vieux Désir, tu tourmentes nos jours Et les leurres de tes mirages.
l'or i 6 1
Les générations fixant leurs yeux sur toi, Pour t'avoir trop aimée, ô chimère perfide, S'écroulent à tes pieds de terreur et d'effroi : Tu restes cependant la magique Colchide Pour l'homme mendiant ou roi.
Et pour l'ambitieux mortel qui te désire, Tu n'es pas sûrement le seul rêve déçu; Ta gloire chaque jour le subjugue et l'inspire, Pour arriver au but si longuement conçu : Faire du monde son empire.
Nul savant n'aura pu trouver dans ses creusets Le principe caché dont tu reçois la vie : Tu demeures l'énigme incomprise à jamais. A ton culte fatal l'âme reste asservie, O Sphinx jaloux de tes secrets!
Et sur ton piédestal, imperator farouche, J'aperçois l'Avenir, génie agonisant, Moribond étendu sur son ultime couche, Le cœur ouvert, noyé dans des mares de sang, Un dernier blasphème à la bouche!
62 l'âge de fer
Le Prophète
Et Daniel s'entendait en toutes visions, et dans les songes.
Daniel, i.
V/ r, Nebucadnetzar, grand roi de Babylone, — C'était en l'an second de son règne puissant, Eut une nuit un songe étrange.
Sur son trône, Dès les premiers rayons du jour éblouissant, Il se tenait, rêveur, superbe et redoutable, Cherchant à deviner, mais sans y parvenir, Le sens obscur de cette énigme impénétrable.
Sur l'heure, il ordonna qu'on vit à réunir Les Chaldéens, les enchanteurs, les astrologues, Tous les magiciens, les mages, les croyants, Devins illuminés et savants psychologues, Reconnus comme des infaillibles Voyants.
LE PROPHETE \6l
Le Roi leur dit alors : « Vous, dont la connaissance Pénètre les secrets de la création, J'eus un songe dont seule ici votre science Saura donner l'exacte interprétation.
« Si vous me l'expliquez, vos noms de par la terre Seront parmi les grands, d'après mes volontés; Mais si vous faillissez à creuser ce mystère, Selon mes ordres, vous serez décapités. »
Les Sages n'ayant pas interprété le songe, Ils furent condamnés à mourir sur-le-champ.
Mais il était un homme exempt du noir mensonge, Dont la noble prestance et le regard touchant Avaient ému le peuple entier de Babylone. On l'appelait Belteschatzar, fils d'Israël. Pouvant par sa naissance espérer la couronne, Il possédait en lui des dons venus du ciel.
11 vint devant le Roi, lui déclarant sur l'heure Qu'avec l'aide d'en-haut, le songe lui serait Connu. Puis, revenant à son humble demeure, Il implora son Dieu sur ce divin secret.
Or, le secret lui fut révélé dans un rêve;
Car le Dieu de lumière, auteur de toutes lois,
Sait donner la science au sage qui s'élève.
Vers l'Inconnu fermé souvent aux plus grands rois.
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Cependant, Daniel, se levant de sa couche, Dès l'aurore venue, est conduit au palais Où le prince l'attend, anxieux et farouche, Sur son trône dont l'or répand de purs reflets.
Et le Prophète, alors, demandant la parole. Dit au roi : « Nul au monde ayant quelque pouvoir De creuser un problème ou le sens d'un symbole, Ne put jamais prétendre à l'éternel Savoir.
« Seul, le Dieu qui connaît les ténèbres, pénètre Les secrets de la vie et les temps à venir, Les pensers inconnus cachés au fond de l'être, Et l'énigme que seul il a su définir.
« Donc, ô grand Roi, tu vis, dans ce rêve terrible, Une statue aux yeux remplis de profondeur, Qui vers le firmament s'élevait, impassible, Et dominait les monts lointains de sa splendeur.
« Sa tête était d'or fin, ses bras et sa poitrine Sculptés dans l'argent pur, et son ventre d'airain. Ses jambes projetaient de l'ombre en la colline, Étant de fer massif et de terre. Soudain,
« Comme tu contemplais ce chef-d'œuvre, en extase. Une pierre frappa ses pieds, les ébranlant; Et la statue énorme, atteinte dans sa base, Fit trembler l'univers entier en s'écroulant.
LE PROPHÈTE l6^
« Comme un fétu de paille emporté par les brises, Tout s'envola : le fer, l'airain, l'argent et l'or. Il ne resta plus rien de ses fortes assises, Et le jour s'entoura d'un silence de mort.
« Le calme s'étant fait, de l'amas des ruines Surgit une montagne au sommet rayonnant, Dont s'étendaient au loin les immenses collines... C'est le songe. Je vais l'expliquer maintenant.
« Monarque, roi des rois, dont la bonté rayonne, Et dont la volonté dominant l'univers, Sans rencontrer d'obstacle, aux puissances ordonne! O maître incontesté de l'empire des mers,
« C'est toi la tête d'or, souveraine du monde! Mais un autre royaume, et moindre que le tien, Fera sentir le poids de sa force profonde, Et dont bientôt pourtant il ne restera rien;
« Puis un autre, d'airain, empire formidable, Farouche et sanguinaire, ivre de cruauté, Et dont un jour aussi la gloire redoutable Tombera dans la nuit pendant l'éternité.
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« Le quatrième enfin, fécond en représailles, Dont le prestige énorme a brisé tout effort, Comme le potentat, brutal et sans entrailles, Conquérant despotique et grand semeur de mort.
« Et tel le continent que vainqueur on morcelle,
Il sera partagé par des peuples nombreux,
O honte! se livrant une lutte éternelle,
Et qui, gavés de sang, se détruiront entre eux.
« Enfin, sur les débris de la détresse humaine, Un rovaume naîtra dans ces jours palpitants, Qui, répandant l'amour et détruisant la haine, Vivra de sa splendeur jusqu'à la fin des Temps.
« Tel est le sens, ô Roi, devant Dieu qui m'écoute, Du songe dont l'horreur te hanta l'autre nuit. Or, tous ces faits s'accompliront, sans aucun doute, Car tes ans sont comptés et l'heure brève fuit!... ■
Prophète, tu dis vrai! Les choses accomplies Nous ont prouvé que tu disais la vérité. Les âges morts ont vu les races avilies Se repaître de sang et de férocité Et, sur le seuil fumant des villes assaillies, Se vautrer dans l'iniquité.
LE PROPHÈTE l6j
Donc, l'empire succède à l'empire qui tombe. Babylone reçoit le joug médo-persan; Le vainqueur à son tour et chancelle et succombe, Et voici qu'Alexandre au règne éblouissant, Dont on brisa le trône aux pierres d'une tombe, Insulte à cet astre puissant;
Depuis, la monarchie et les aigles romaines, Depuis, César, Pompée et l'inique Néron Sacrifiant son peuple aux plaisirs des arènes, Et devant qui la terre avait courbé le front. Que de pays, voués aux tourmentes humaines, Croulèrent au gouffre profond!
J'aperçois le Lion avec ses ailes d'aigle, De ses griffes broyant les peuples indomptés Plus nombreux ici-bas que les épis de seigle. Je vois des rois babyloniens, emportés Dans la nuit, qu'un désir de destruction règle, Aux quatre aires du vent jetés.
Je vois l'Ours monstrueux qui d'un côté s'incline, D'une lourdeur hideuse et grand mangeur de chair C'est la Perse achevant Babylone en ruine, Refermant fortement ses tenailles de fer Sur le monde vaincu, misérable vermine, Qu'elle écrase d'un geste fier.
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Je vois le Léopard aux quatre ailes ouvertes, Par qui naîtront un jour des siècles imposants : C'est l'Art grec prodiguant ses grandes découvertes, Et qui provoquera l'inclémence des ans; C'est l'Hellade changée en collines désertes Par des barbares rusissants.
Puis, c'est la bête énorme, effroyable et farouche, L'hydre romaine, l'hydre aux mille dents de fer, • Vorace et rugissante; il tombe de sa bouche, L'inextinguible feu des forges de l'enfer. Une corne à son front regarde d'un œil louche; Et pareille au bruit de la mer,
Sa voix a fait trembler les cités sur leur base... Je regarde ce noir spectacle avec terreur, Quand déjà m'apparait une nouvelle phase : L'empire des Romains, au comble de l'horreur, Comme un palais d'argile en un spasme s'écrase, Avec son dernier empereur.
Et de ses lourds débris, dix royaumes surgissent, Dont chacun appartient aux Franks, aux Allemans, — Des grands noms qui par tout l'univers retentissent, Aux Burgondes cruels, aux Vandales, tyrans Devant qui les semeurs de désastres pâlissent, Impitovables conquérants;